vendredi 24 mars 2017

Nathacha Appanah, Prix France Télévisions

On peut regarder la télé et aimer les bons livres. La preuve par le Prix France Télévisions qui couronne cette année Tropique de la violence, de Nathacha Appanah.
C’est peut-être parce que Nathacha Appanah a publié, en même temps que ce roman, un Petit éloge des fantômes qu’on est si sensible au passage des âmes dans son sixième roman, Tropique de la violence. Le monde des vivants est parfois investi par les fantômes qui surgissent deux fois, ou presque : quelqu’un réagit comme si il ou elle avait vu un fantôme. Mais laissons cet aspect annexe, pour en venir à l’essentiel.
Cinq personnages se croisent jusqu’au vertige sur la terre française de Mayotte. Française, mais peu semblable à l’image traditionnelle de la France. Stéphane, venu faire une année de bénévolat dans une ONG, a trouvé des paysages splendides et un décor humain pour le moins contrastés : « Chaque matin, ce paysage magnifique et irréel sur la baie de Mamoudzou suffisait pour me donner de l’énergie, et j’oubliais la lie, j’oubliais la violence, j’oubliais la fange. Mais aujourd’hui, je ne vois qu’un bidonville, je n’entends que la colère, je ne vois que la mer violée par les morts et le sang et je voudrais fouiller cette lie, retourner cette violence peau à l’envers, je voudrais plonger dans la fange pour retrouver Mo. »
Mais Stéphane est surtout spectateur du drame qui se joue entre les autres protagonistes, avec Mo, Moïse, à l’avant-plan : « j’ai quinze ans et, à l’aube, j’ai tué. […] Je suis seul et j’ai tué Bruce, à l’aube, dans les bois. Bruce et son cœur de sauvage et son cerveau de malade et sa langue de serpent, Bruce qui me, qui m’avait… »
Qui m’avait quoi ? C’est l’énigme d’où tout le reste découle, bien que très loin en amont on puisse lire aussi, entre les lignes du roman, des causes plus profondes à cette violence. Une société en si piteux état que n’importe quelle étincelle peut se transformer, à tout moment, en embrasement général.
Tropique de la violence est un livre puissant, qui ne se substitue pas à une analyse sociologique mais qui trouve dans l’invention de quelques vies le chemin vers les racines du mal. Cela nous en donne une perception plus fine, probablement, que dans un exposé scientifique. Et, puisque nous sommes au plus près des personnages dont chacun prend tour à tour la parole, dans une polyphonie finalement révélatrice, nous comprenons mieux comment ils en arrivent là. A ce point de non-retour.

mardi 21 mars 2017

Réjouissons-nous, ils lisent!



Qui, ils? Les Français, pardi! Et les Françaises, encore un peu plus, comme on en a pris l'habitude au point d'en faire un cliché solidement installé, moins vérifiable cependant dans les chiffres que dans les têtes: 89% des Français lisent, 93% des Françaises, la différence n'est pas si grande.
Dans l'enquête qui vient d'être publiée pour réjouir les professionnels de la profession à la veille, ou quasi, de Livre Paris, le CNL affirme que Marine Le Pen est en tête dans tous les sondages pour le premier tour de la présidentielle (zut! je me suis trompé d'enquête) Ipsos, pour le Centre national du livre, semble dire que tout n'est pas perdu.
Ce n'était pourtant pas gagné d'avance. Parmi les trois objectifs de ce baromètre bisannuel, le deuxième fait frémir (rassurez-vous, seulement les professionnels de la profession): "Mieux comprendre les raisons d'éloignement et d'érosion des pratiques". Voilà ce qui s'appelle partir sur de bonnes bases. Défaitisme ou lucidité?
Je ne vais pas vous assommer avec les chiffres des 64 (oh! déjà un chiffre!) pages du rapport. C'est beau, c'est clair, on en mangerait, on en viendrait presque à avoir envie de le lire. Ou de le faire lire, et de vous en demander un résumé pour demain matin...
Pour faire court, les Français lisent (peut-être) un peu plus qu'avant, le roman n'est pas mort - le livre pratique non plus. Je vous laisse découvrir le très tendance "Top 5 genres de livres selon l'implication de lecture" Comment on s'endort sur un livre (enfin, c'est une extrapolation personnelle, due au fait que 42% (zut! un chiffre!) des lecteurs lisent avant de se coucher - ou après s'être couchés et avant de s'endormir? C'est moins clair qu'il y paraît. Et la barbe au-dessus ou en dessous de la couverture (et les lectrices, dans tout ça?))
Le livre numérique progresse. Forcément, il vient de nulle part et n'est pas encore très loin (c'est un éditeur de livres numériques qui vous le dit). L'hérédité joue à peu près le même rôle que dans les vocations criminelles: parents voyous, enfants tueurs; parents lecteurs, enfants dévoreurs (c'est une blague, vous aurez redressé vous-même - vous voyez, je ne désespère pas de vous, qui appartenez à la merveilleuse confrérie des lecteurs).
Les libraires vont regretter de n'être pas partout, à en juger par le nombre de ceux qui ne les fréquentent pas parce qu'il n'y en a pas à proximité de chez eux. Les bibliothèques semblent indispensables, redisons-le à ceux qui nous gouvernent et nous gouverneront, si les électeurs leur prêtent une majorité.
Le plaisir n'est pas absent de la lecture, voilà une information qui nous manquait, mais dont je ne sais que faire - puisque je m'amuse toute la journée. Et la musique empêche de regarder la télévision, à moins que ce soient la musique et la télévision qui nous chronophagent le temps de lecture.
Quoi qu'il en soit, un bon livre ne vaut pas une bonne bringue entre potes - ce n'est pas moi qui l'affirme, ce sont les sondés.
Mais on ne va pas s'effondrer pour autant.
En revanche, ce qui ne rassure pas, c'est l'accroche vers un article de Books (que je n'ai pas encore lu), basé apparemment sur une autre enquête commandée par le CNL: Les Français écrivent toujours plus. (Et les Françaises?) Au secours!

lundi 20 mars 2017

Tanguy Viel, Prix RTL-Lire

Bonne pioche pour le Prix RTL-Lire, attribué à un jet de livre du Salon de Paris - il a changé de nom, je sais, et alors? Article 353 du code pénal est tout ce qu'on aime.
On ne saura qu’à la toute fin du roman en quoi consiste cet Article 353 du code pénal qui lui donne son titre. Tanguy Viel prend son temps pour y arriver, tandis qu’il a, dès le prologue, fourni le principal élément du drame, et la raison pour laquelle Martial Kermeur se trouve devant un juge : il a poussé à l’eau et laissé se noyer Antoine Lazenec, avec qui il pêchait.
Le juge cherche à comprendre pourquoi Kermeur a commis un crime qu’il ne songe pas à nier. La plus grande partie du livre est une longue conversation de laquelle sont surtout reproduits les propos du coupable. On remonte le temps, on voit arriver Lazenec, chaussures à bouts pointus, avec ses beaux projets immobiliers qui vont transformer un château décrépi, propriété de la commune, en station balnéaire dans la rade de Brest, bel investissement locatif pour qui achètera les appartements à venir.
Les appartements ne sont jamais venus. Kermeur, comme d’autres, y avait misé toutes ses économies, les indemnités de départ de l’arsenal où il travaillait avant sa fermeture. Avec cet argent, il rêvait de s’acheter un bateau – le même que celui de Lazenec, précisément. Au lieu de cela, il a fait un chèque de cinq cent douze mille francs, en toutes lettres, à Antoine Lazenec. C’était il y a six ans, quand on pouvait encore croire aux promesses d’un baratineur capable de mettre ses interlocuteurs en confiance – et en boîte.
« Une vulgaire histoire d’escroquerie, monsieur le juge, rien de plus », dit Kermeur dans les premiers moments de son interrogatoire, quand les faits lui apparaissent soudain dans leur ensemble : « Et pour la première fois, je ressentais toute l’affaire d’un seul mouvement, comme si, en disant cela, je l’avais photographiée depuis la lune et que je regardais une planète prise dans ses grandes surfaces bleues. »
Le ressort du crime est assez simple. Kermeur en a eu assez d’avoir été roulé, il s’est fait justice lui-même, sans l’avoir prémédité – du moins le suppose-t-on, ne prenons pas la place du juge qui doit peser le geste et ses antécédents. Ceux-ci sont, on l’aura compris, l’essentiel du roman, et ce qui fait son intérêt. Dès que l’on est entré dans la quête d’une logique chez Kermeur, la curiosité oblige à aller jusqu’au bout, quand bien même tout n’est pas explicable. La part d’ombre, faite d’émotions à moitié dites, de sentiments inexprimés, le mystère qui entoure le fils de Kermeur, le silence des autres protagonistes, voilà quelques ingrédients d’un sac de nœuds démêlé pour l’essentiel par la parole. L’insuffisance de celle-ci appartient encore à la narration, car les absences sont puissantes.

Patrick Deville au seuil de la rentrée littéraire

Patrick Deville vient de passer quelques jours à Madagascar, à la veille de terminer et de remettre à son éditeur le manuscrit de son prochain roman, qui doit paraître à la rentrée littéraire. Il était un peu stressé par l’obligation où il se trouvait de boucler les dernières pages de ce livre. Il a quand même pris le temps de quelques rencontres, et nous l’avons écouté avec intérêt.

© ActuaLitté

Patrick Deville ne vous est pas inconnu si vous lisez fidèlement ce blog. Si vous lisez, tout simplement... En 2012, Peste & choléra lui a valu le prix du roman Fnac et le Prix Femina. Cette fois, nous l'avons rencontré à Antananarivo (la fois précédente, c'était dans le TGV entre Saint-Malo et Paris, ainsi sont les voyageurs).
Le projet dont Patrick Deville a donné la première partie en 2004 avec Pura Vida est pharaonique : raconter, en douze volumes bourrés de personnages dont beaucoup reviennent, plus ou moins discrètement, d’un livre à l’autre, toute une histoire du monde de 1860 à nos jours. En couvrant, dans le même temps, l’espace de la planète : Pura Vida est centré sur l’Amérique, Equatoria, qui l’a suivi en 2009, sur l’Afrique, Kampuchéa (2011) sur l’Asie. Ont suivi Peste & choléra, qui part d’Asie et Viva (2014), au Mexique. Le sixième volume, prévu pour le mois d’août chez son éditeur habituel (Le Seuil), sera axé sur la France. Un gros volume, nous a-t-il dit.
Mais il y a un petit problème et c’est, a-t-il confié, la première fois que cela lui arrive : l’éditeur aurait dû recevoir le manuscrit il y a trois semaines, pour être dans les temps du calendrier de fabrication, et le texte n’était pas tout à fait terminé. Ce qui nous renseigne, au passage, sur la manière dont une rentrée littéraire se prépare très en amont du mois d’août, moment où les livres arriveront dans les librairies. Et explique la réponse sibylline faite par une attachée de presse de sa maison d’édition, quand nous lui avions demandé, avant de rencontrer Patrick Deville, si un nouveau roman était au programme : « Peut-être pour la rentrée. Mais rien de confirmé encore. » Et pour cause : sans manuscrit, pas de livre.
Alors, vous demandez-vous probablement, pourquoi Patrick Deville prend-il une semaine de vacances à Madagascar au moment où le directeur de la collection qui édite ses textes attend le prochain avec impatience ? C’est qu’il n’était pas du tout en vacances, l’écrivain, bien au contraire. Il avait besoin de venir sur place pour écrire deux ou trois paragraphes qui se situeront à la fin de son livre et devraient lui avoir permis, à l’heure où vous lisez ces lignes, de mettre le point final au sixième volume de son grand cycle. Ce qu’il réalise à l’intérieur de celui-ci, il l’appelle « Romans sans fiction », malgré la nuance qu’il apporte rapidement en disant que ce n’est pas tout à fait vrai – la présence d’un narrateur, lui-même, l’autorise quand même à imaginer ce qu’il pense et vit par rapport aux événements qui constituent la matière principale de l’œuvre. Mais il insiste : tous les faits sont vérifiables.
Voilà pourquoi il ne croyait pas possible de rédiger les quelques lignes consacrées à Madagascar sans tâter concrètement le terrain. Il est d’ailleurs allé à Moramanga visiter le Musée de la Gendarmerie nationale où se trouvent des objets et documents liés aux événements de 1947. Il voulait voir aussi le célèbre wagon qui illustre un des épisodes tragiques de ce moment historique.
Tout ça pour ça ? Oui, et la démarche est exemplaire. Dans la hâte, mais sans précipitation, Patrick Deville ne lâche rien de la précision quasi horlogère avec laquelle il monte son projet. Et, puisqu’il avait obtenu de son éditeur un délai de trois semaines pour la remise du manuscrit, il a mis celles-ci à profit comme il l’entend. C’est-à-dire en se mettant physiquement en présence des lieux et des souvenirs, pour leur donner l’épaisseur qui caractérise chacune des pages de ses romans.
Et, dans l’intervalle, celui-ci, dont nous ne connaissons pas le titre (c’est idiot : on n’a pas pensé à le lui demander), a déjà fait l’objet d’une présentation en interne aux Editions du Seuil. Sans manuscrit, sans même un argumentaire écrit par Patrick Deville qui se sentait incapable de résumer un livre non, et qui a demandé au directeur de la collection où il paraîtra de le faire à sa place.
On aurait été anxieux à moins si nous nous étions trouvé dans sa situation…

dimanche 19 mars 2017

Marc Dugain, «le combat des voraces contre les coriaces»

Il y a bientôt vingt ans que Marc Dugain a publié son premier (et superbe) roman, La chambre des officiers, à propos d’une « gueule cassée » de la Grande Guerre. Depuis, il s’est rapproché de notre époque dont il scrute avec talent les dérives. Dans les trois volumes de la Trilogie de l’emprise, il s’attaque à la politique française et aux influences qu’elle subit. On le rappelle : c’est un roman.
Un volume par an, ce fut le rythme de Marc Dugain pour sa Trilogie de l’emprise, ouverte en 2014, prolongée l’année suivante, bouclée l’an dernier avec un volume qui ressort au format de poche, et on n’a pas vu le temps passer de douze en douze mois. Moins, sans doute, que les principaux protagonistes de L’emprise, Quinquennat et Ultime partie : ils ont eu fort à faire pour sortir de nœuds où, souvent, ils s’étaient eux-mêmes placés. Quant au romancier, il a l’habileté de fournir au lecteur distrait, ou à la mémoire courte, voire qui n’aurait pas lu les volumes précédents (quelle erreur !), tous les éléments nécessaires à comprendre la tragédie politique et humaine qui trouve ici sa conclusion. Les piqûres de rappel sont administrées sans douleur, intégrées au cours de la narration au moment où elles sont utiles. C’est du beau travail, les artisans apprécieront le soin qui y a été apporté.
Dans un thriller politique de ce type, on a surtout envie d’être emporté par un récit conduit tambour battant en compagnie de personnages aux caractères marqués. On n’est pas déçu.
Philippe Launay a donc été élu à la présidence avec l’aide discrète mais efficace des Américains qui estiment avoir affermi sur lui leur emprise – d’où le titre, et le principal ressort romanesque de la dernière partie : comment y échapper ? Mais aussi avec la complicité de son ennemi juré, Lubiak, avec qui il a passé un accord : Launay se contentera d’un mandat puis passera la main à son principal adversaire qui, dans l’intervalle, se satisfera du ministère des Finances. Poste idéal pour faire fortune, ce qui intéresse beaucoup plus Lubiak que la politique, celle-ci n’étant qu’un moyen d’accroître ses richesses.
 « C’est le combat des voraces contre les coriaces », dira Terence, journaliste d’investigation qui possède des dossiers très complets sur toutes les affaires de rétrocommissions et de coups fourrés des dernières années, celles du roman. La Ve République est pourrie, ce n’est pas Launay qui dira le contraire. Car celui-ci, sans aucun désir de profits personnels mais goûtant le pouvoir comme une abstraction, possède une colonne vertébrale qui le pousse à trahir les promesses faites à Lubiak. Après tout, il ne sera pas celui qui aura laissé le pourrissement aller jusqu’à une prise de pouvoir par l’extrême-droite, dont le parti est le Mouvement patriote. Car nous sommes dans une fiction…
Les personnages ne peuvent en effet être confondus vraiment avec des politiciens en poste, ni avec de hauts fonctionnaires du genre de Corti, patron de la DGSI (il n’y a pas si longtemps, dans le premier volume, il était question de la DCRI, tout cela évolue parfois très vite). En revanche, les mécanismes du pouvoir et de la finance, ceux des influences diverses exercées par les pays les plus puissants ou stratégiquement importants ressemblent à s’y méprendre aux réalités que nous devinons parfois sous la surface des événements. L’actualité est un iceberg dont les médias fournissent la description de la partie émergée, tentant parfois de montrer ce qui se cache dans la partie immergée. Le romancier, libre d’imaginer, afin de mieux combiner les intentions, les sous-entendus et la réalité, peut nous faire plonger en apnée durable pour détailler ce à quoi nous n’avons pas accès.
C’est là, évidemment, que la chose devient excitante. Un peu trompeuse, aussi. Car la tentation est grande de superposer exactement le roman et le réel, puisque le roman se donne l’apparence d’un décryptage du réel. Le jeu est presque aussi trouble que celui des services secrets, et le piège fonctionne parfaitement. Preuve que le petit monde grouillant au sommet du pouvoir et dans ses environs est vraisemblable. On ne lui en demande pas davantage. On aurait tort de se montrer plus exigeant.

vendredi 17 mars 2017

Derek Walcott, mort d'un Nobel

Je garde une forte impression de ma seule rencontre avec Derek Walcott, Prix Nobel de littérature en 1992. C'était à Saint-Malo, l'année suivante. Et il y avait bien peu de textes traduits en français de cet écrivain venu de Sainte-Lucie, dans les Caraïbes. Le premier d'entre eux, probablement, était paru l'année même du Nobel. Reparlons-en, de la manière dont je l'avais fait alors, pour célébrer l'homme qui vient de disparaître à 87 ans.

Le Royaume du fruit-étoile, traduit par Claire Malroux (1992)

Est-ce de l'incurie? Il est déjà arrivé, en tout cas, que l'édition française attende le prix Nobel de littérature pour traduire un écrivain. On peut tout dire à ce sujet: que l'Académie suédoise chargée de faire un choix prend un malin plaisir à débusquer des auteurs peu traduits; que certains genres littéraires bénéficient de moins de curiosité que d'autres; que personne ne peut tout savoir... Toujours est-il qu'il a fallu compter sur une petite maison d'édition, Circé, pour décider, avant le Nobel, de publier Derek Walcott en français. Que Le Royaume du fruit-étoile soit finalement paru seulement maintenant n'a qu'un rapport lointain avec le prix qui sera remis en décembre. Profitons donc de l'occasion pour rompre une lance en faveur des éditeurs dits «petits» - mais dont les catalogues sont d'une richesse à faire blêmir tout «grand» éditeur digne de ce nom -: ils sont souvent des découvreurs qui prennent des risques en publiant de nouveaux auteurs. Et puis, comme l'édition est un milieu sans davantage de morale que n'importe quel autre secteur économique, un auteur qui devient plus populaire est récupéré par une maison qui dispose de moyens importants. Ce n'est pas que les éditeurs importants ne font pas leur travail, mais il faut reconnaître aux petites structures, souples et dynamiques, une vivacité qui leur permet d'accueillir des signatures inédites en français.
C'était le cas de Derek Walcott, inconnu du public francophone jusqu'à ces derniers jours. Le Royaume du fruit-étoile, pour ne pas donner une idée de l'ensemble de l'oeuvre poétique de Derek Walcott, propose l'intégralité d'un recueil paru en anglais il y a treize ans. On peut discuter du meilleur choix, s'agissant d'un poète à faire découvrir: n'eût-il pas mieux valu proposer une anthologie accompagnée d'une notice présentant l'auteur? Mais c'est là un choix fondamental que personne ne peut remettre en cause. Disons, simplement, que l'anthologie manque encore tandis que nous avons, du moins, un recueil bâti comme Derek Walcott l'a voulu et non comme un anthologiste l'aurait équilibré.
Le Royaume du fruit-étoile n'est cependant pas un livre à sens unique: entre le texte qui donne son titre au recueil et qui plonge au plus profond de l'identité caribéenne, et certains autres poèmes ouverts plus largement sur le monde, l'ouvrage se déploie sur une palette très large qui donne d'ailleurs la dimension d'un poète méritant bien les honneurs.
Un matin la Caraïbe fut découpée / par sept premiers ministres qui achetèrent la mer en coupons - / un millier de milles aigue-marine garnis de dentelle, / un million de mètres de soie citron vert / un mille de violet, des lieues de satin céruléen - / ils la vendirent avec bénéfice aux consortiums.
Et l'on croit entendre le meilleur de Pablo Neruda, autre prix Nobel de littérature qui s'égara parfois dans l'engagement au mépris de la littérature tout en continuant à croire qu'il écrivait de la poésie. À lire ce recueil de Derek Walcott, on n'a pas le sentiment que le même danger le guette: il est trop habité par les odeurs et les bruits, par les personnes et par l'avenir pour être capable de se plier à une quelconque idéologie qui minerait sa poésie de l'intérieur.
Le plus impressionnant dans ce livre, c'est la manière dont Derek Walcott y embrasse, avec le même lyrisme retenu, proche des sensations les plus immédiates, des réalités aussi différentes que celles qu'il situe en Europe ou en Égypte, bien loin par conséquent de Sainte-Lucie, l'île dont il est originaire.
On raconte, à propos de son lieu de naissance, une belle histoire en Suède: la fête de sainte Lucie est l'occasion, là-bas, d'importantes manifestations publiques et il fallait bien que Sainte-Lucie, à condition de donner le jour à un véritable écrivain, reçoive un jour ce Nobel si convoité. L'histoire serait décevante si elle n'avait abouti au couronnement d'un tel tempérament de poète, immédiatement accessible par n'importe quel public, et capable d'embrasser dans le même mouvement des réalités très diverses sans pour autant les réduire à une seule vision. C'est peut-être cela qui impressionne le plus à la lecture: Derek Walcott semble avoir du monde une connaissance intime, quel que soit l'aspect sous lequel il l'aborde. À le lire, on reconnaît même ce qu'on ne connaissait pas. Voici un passeur: écoutons sa voix.

Une rencontre (1993)

Tout prix Nobel de littérature qu'il soit, Derek Walcott s'est montré, à Saint-Malo, un homme tranquille, parfois certes un peu fatigué de toutes les questions, désireux de prendre un peu de repos sans vouloir paraître pour autant récalcitrant à participer aux multiples activités auxquelles il était convié. Mais il avait bien du mal à trouver un coin où les caméras de la télévision ne le poursuivaient pas, accompagnées de projecteurs qui lui faisaient mal aux yeux.
Au fil des rencontres, on a pu mieux faire le tour d'un écrivain dont l'oeuvre est encore bien mal connue en français mais qui est apparue, dès la première publication d'un de ses recueils, comme forte et habitée, de l'intérieur, par une force qui transparaît aussi dans les propos de Derek Walcott.
Il n'a pas choisi d'être cela, mais son prix Nobel le place un peu en situation de porte-parole d'une littérature venue des pays n'appartenant pas aux grandes civilisations telles que nous en concevons l'image, ici en Europe. Il ne refuse pas de s'exprimer à ce sujet: «Il y a une explosion des voix des peuples qui ont été réprimés par différentes formes de pouvoir. Ces oeuvres sont importantes en ce qui concerne l'art littéraire. Je ne pense pas qu'elles sont publiées à cause d'un sentiment de culpabilité qu'on éprouverait par rapport aux peuples qui les produisent, mais à cause de leur qualité - je ne parle pas de moi, évidemment.»
Mais Derek Walcott apparaît surtout comme un homme prudent pour qui il convient de toujours vérifier les raisons de telle ou telle chose, et en particulier celles de l'intérêt porté aujourd'hui à cette littérature: «Nous autres, écrivains des Caraïbes, devons nous méfier de la manière dont on nous perçoit, parce qu'il est difficile de séparer l'exotisme de ce que nous écrivons. Depuis cinquante ans, les meilleurs écrivains de langue anglaise étaient des Irlandais - Beckett, Yeats, Shaw, Joyce,... -, et la Grande-Bretagne a accepté cela comme un développement naturel. Quand il s'agit des Caraïbes, cela apparaît au contraire comme une menace qui risque de dénaturer la langue. Pourquoi? Partout dans le monde, on chante des chansons de Bob Marley dans le dialecte jamaïcain. On pourrait aussi, un jour, lire des poèmes dans ces dialectes.»
Écrivain noir, Derek Walcott est très attentif à ne pas juger une oeuvre sur d'autres critères que ceux de la littérature. Il fait une comparaison entre deux poètes dont il tient la production pour excellente: Saint-John-Perse et Aimé Césaire. Le premier est un Blanc privilégié de la Guadeloupe, le second un Noir de Martinique. Tous deux sont des grands poètes. «La race ne change pas l'appréciation qu'on peut avoir de leur oeuvre», insiste-t-il. Et, a contrario, il raconte cette histoire un peu triste mais bien réelle qui lui est arrivée alors qu'aux Caraïbes, il parlait à de jeunes Noirs de la poésie de Saint-John-Perse, disant tout le bien qu'il en pensait. On lui a répondu: Oui, mais il est blanc!
Derek Walcott enseigne aussi la littérature, l'art d'écrire, aux États-Unis, ce qui est presque une spécialité locale. L'enseignement de l'écriture, en Europe, est en tout cas beaucoup moins répandu. Derek Walcott n'ignore pas comment c'est perçu d'ici: «En Europe, il y a beaucoup de scepticisme devant le fait qu'on puisse enseigner la littérature et la poésie. Le titre donné à ces cours, «creative writing», est un peu stupide: peut-il y avoir une écriture qui ne soit pas créative? Tout artiste peut acquérir de l'expérience technique avec d'autres écrivains, comme un chanteur d'opéra apprend des choses au conservatoire, ou un peintre quand on lui corrige ses premiers dessins. Je ne donne pas de conseils généraux, je prends chaque individu pour lui-même. Je ne sais pas si, en d'autres circonstances que celles où j'ai vécu, j'aurais moi-même suivi ce genre de cours. Mais il m'est arrivé d'aller chercher des conseils auprès d'autres écrivains. Tout le monde, à un certain moment, cherche des conseils.»
Mesuré dans ses propos, toujours attentif à ne pas paraître un maître qui distille son savoir, Derek Walcott est apparu comme un homme toujours en recherche de ce qu'il est beaucoup plus qu'en quête d'une image précise qu'on pourrait se faire de lui. Le personnage est, en tout cas, bien à la hauteur de la récompense qui l'a rendu célèbre chez nous ainsi que de son unique livre disponible en français.

dimanche 12 mars 2017

La route de Madison orpheline

Pour être honnête, j'aurais passé sous silence la mort, à 77 ans, de l'écrivain américain Robert James Waller s'il n'avait écrit Sur la route de Madison. Pour aller jusqu'au bout de cette logique, le fait qu'il a écrit Sur la route de Madison aurait dû être une bonne raison pour le laisser disparaître sans bruit. Mais je pense à vous, qui peut-être avez été émus par le film qu'en a tiré Clint Eastwood.
Avant le film, il y eut donc le roman. Ma lecture, en 1995, quand il a été réédité au format de poche, n'avait pas déclenché chez moi un enthousiasme débordant. Mais j'y avais pressenti un potentiel cinématographique. Me voilà devin...
«Certaines chansons sont portées par l'herbe bleue et la poussière de mille routes de campagne. Automne 89, une fin d'après-midi. Assis à mon bureau, je regarde clignoter le curseur de mon ordinateur quand le téléphone sonne.»
Voilà comment débute un des plus grands succès de la littérature américaine des dernières années. Du moins appelle-t-on cela littérature si on le désire. Du sentimentalisme à pleines louches, de quoi peut-être donner naissance au scénario d'un bon film, mais pour que ce soit un bon livre il y faudrait un talent que Robert James Waller ne montre pas ici.
Si on se contente d'une belle histoire, si on pleure à peu de frais, si on n'a pas besoin d'une écriture qui transcende le réel - cela fait, évidemment, beaucoup de conditions -, alors il n'est pas interdit d'aimer Sur la route de Madison.

vendredi 10 mars 2017

Julia Pierpont, la rupture à vif

En exergue du premier roman de l’Américaine Julia Pierpont, un poème de Galway Kinnell, peu traduit en français mais lauréat des plus importantes récompenses littéraires aux Etats-Unis, fournit non seulement le titre, Parmi les dix milliers de choses, mais aussi une clé de lecture : « l’amour est le salaire de la mort ». Une autre clé, dans le texte, inscrit cette quantité de choses dans le réservoir inépuisable de la vie, où Jack puise les idées de son œuvre de sculpteur. Il faut faire avec ces deux clés, qui n’excluent pas les autres.
Car, s’il raconte une histoire simple, l’ouvrage foisonne de thèmes secondaires qui amplifient et nuancent le propos principal. Celui-ci tient en quelques mots : un couple, Jack et Deb, se défait sous le regard de leurs deux enfants, Simon et Kay, après la révélation de l’infidélité de Jack.
La rupture est le sujet de dizaines de milliers de livres. Comment lui rendre le caractère inédit auquel parvient Julia Pierpont ? En creusant les personnages et leurs contradictions intimes, en proposant la vision de chacun sur ce qui arrive, en rompant avec la chronologie aussi puisqu’un épisode postérieur à tout le reste est révélé avant le milieu du roman. « La fin n’est jamais une surprise. » A qui bon en effet tenter de jouer sur les rebondissements quand ceux-ci ne sont qu’anecdotes sur une ligne du temps irréversible ?
En revanche, les approfondissements de certains instants, fixant l’attention sur ceux-ci dans un tempo plus lent, permettent de donner une épaisseur plus grande aux sentiments des protagonistes.
On retiendra longtemps la visite impromptue de Jack à sa mère et au compagnon de celui-ci, prêcheur de la bonne parole, pour un bref séjour pendant lequel l’incompréhension mutuelle, que Jack espérait vaguement pouvoir lever, devient insoluble. Ou la manière dont Simon, grand adolescent, découvre le plaisir auprès d’une jeune fille, avec une certaine confusion entre amour et désir. Ou encore comment Kay exorcise, sans y comprendre grand-chose, les mots lus sur les messages de son père à sa maîtresse en écrivant des textes érotiques qui choquent autour d’elle. Et tant d’autres scènes puissantes, savourées dans la précision de leur évocation…
L’aventure intime est vécue quatre fois en simultané et perçue de manière différente par chacun. De cette complexité, Julia Pierpont a fait un parcours où les blessures, sous une lumière rasante toujours près de s’éteindre, sont à vif.

samedi 4 mars 2017

La mort de Paula Fox

Décédée à 93 ans, Paula Fox a marqué les lettres américaines davantage sans doute que le pensent la plupart des lecteurs francophones. On s'en persuadera, malheureusement un peu tard pour beaucoup, en revenant sur quelques-uns de ses livres. (Les dates ne sont pas nécessairement celles des premières éditions en français, et les couvertures sont celles des éditions les plus récentes.)

Pauvre Georges ! (2006, traduit par Rémi Lambrecht)
Le dieu des cauchemars (2006, traduit par Marie-Hélène Dumas)
Il y a chez Paula Fox, née en 1923, un art presque effrayant du dialogue tant il est habile. Ses personnages s’offrent pleinement à nous à travers ce qu’ils disent. Et comment ils le disent. Aucun besoin complémentaire d’explication psychologique. Le lecteur est de plain-pied avec George Mecklin ou Helen Bynum dans les deux romans dont il est question ici.
Le premier était, selon toute apparence, inédit en français. [En écrivant cela à l'époque, je faisais erreur.] Il est aussi le premier roman de Paula Fox. Pauvre Georges ! est l’histoire d’un enseignant dépassé par les événements qu’il a lui-même provoqués. En partie au moins. Très vite les choses lui échappent. Et c’est dans cette dérive des conséquences que la romancière se montre la meilleure : tous les fils du récit sont là. Lâches mais tenus d’une main.
Il en va de même dans Le dieu des cauchemars où une jeune femme découvre, avec sa tante, des manières de vivre dont elle ne savait pas qu’elles pouvaient exister. C’est une libération. Et l’entrée dans un univers plein de pièges inconnus. Ici aussi, Paula Fox fait merveille. Les personnages secondaires possèdent un relief inouï.
C’est donc bien une grande romancière, saluée par les plus grands parmi ses pairs, qu’on peut ainsi découvrir ou redécouvrir, sans modération.

Côte Ouest (2007, traduit par Marie-Hélène Dumas)
Toute l’œuvre romanesque de Paula Fox est imprégnée de son passé. Dans La légende d’une servante, qui vient d’être réédité en poche, elle recréait l’atmosphère cubaine de ses souvenirs d’enfance. Côte Ouest, enfin traduit trente-cinq ans après son édition originale, fait d’Annie Gianfala le double de l’auteur dans son époque hollywoodienne.
Les paillettes de la capitale du cinéma ne sont pas absentes du livre, mais Annie ne les voit pas tous les jours. Arrivée à dix-sept ans pour retrouver son premier amour, qu’elle épouse, elle mène une existence très en marge des studios. Son quotidien est d’abord fait de petits boulots éreintants et mal payés. Sa santé n’est pas bonne. La relation avec son mari, non plus.
Au lieu d’une fée qui se penche sur son destin, quelques hommes s’intéressent à elle. Elle est jeune et jolie, un argument qui en vaut bien d’autres. Et l’époque se prête à une formation intellectuelle accélérée. Le Parti communiste américain est constitué de militants et d’intellectuels qui ne sont pas de bois. Les bruits de guerre, venus d’Europe, imposent une nouvelle lecture de l’équilibre du monde. Les scénaristes qui traînent dans les lieux les plus improbables sont parfois d’excellents passeurs de la littérature.
Sur ce terreau hétéroclite, Annie apprend à se construire une personnalité, à séduire, à devenir indispensable. Elle joue de ce qu’elle devient, comme un enfant teste son pouvoir face aux adultes. Procédant par essais et erreurs, elle trace un chemin qui, en cinq ans, lui donne une expérience suffisante pour, ensuite, prendre son envol. Le poids immatériel de ce bagage intellectuel et moral est symbolisé par ce qu’elle possède concrètement : elle voyageait très légèrement quand elle est arrivée, il lui faudra plus d’une valise pour emporter ce qu’elle a accumulé pendant ce temps…
Le personnage d’Annie, qui semble un peu inconsistant au début du roman – il n’est d’ailleurs pas le premier à apparaître –, prend de plus en plus de place dans le récit comme dans l’esprit du lecteur, qui l’accompagne avec un plaisir croissant.
Paula Fox n’est pas la romancière des grandes aventures. Elle ne cherche pas non plus l’effet de surprise. Elle se contente (mais c’est déjà beaucoup) de suivre au plus près son héroïne et de restituer ses émotions. La structure du récit n’est rien d’autre que le fil des années passées sur la Côte Ouest par Annie. La ligne n’est pas droite, elle épouse pourtant exactement des événements qui, sans peser sur l’histoire du monde, font l’histoire d’une femme. Dont Frederick Busch, dans sa préface, fait ce portrait lucide : « Vous recouvrez son corps, levez les yeux vers son visage, et elle regarde au fond de vous, elle vous comprend, et se comprend trop bien elle-même. » C’est exactement ça.

Parure d’emprunt (2008, traduit par Marie-Hélène Dumas)

L’enfance et la jeunesse de Paula Fox auraient pu faire l’objet d’un roman misérabiliste : la petite fille délaissée par ses parents, détestée par sa mère, confiée aux uns, aux autres, nomade en fonction de familles provisoires. Dans ses mémoires, pourtant, l’écrivaine ne s’apitoie pas sur son sort. Elle trouve même d’excellents moments, en particulier auprès d’Oncle Elwood, le pasteur qui s’est occupé d’elle dans les premières années.
Elle retrouvera son père à Hollywood, écrivain alcoolique et absent. Vivra à Cuba, à New York, en Floride, dans le New Hampshire, à Montréal… Peut-être l’errance est-elle propice à la maturation : Paula paraît plus adulte que les autres enfants de son âge. La lecture y est pour quelque chose. Son parcours se fait aussi à travers les romans qu’elle découvre avec passion.
Cette formation désordonnée n’aura pas donné de mauvais résultats. Il y aura l’œuvre littéraire, bien sûr. Ainsi que, au terme de ce volume, deux scènes, belles et inattendues, de réconciliation.

mercredi 1 mars 2017

La fable futuriste de Vincent Message

Vincent Message porte bien son nom : son deuxième roman, Défaite des maîtres et possesseurs, est une fable teintée d’anticipation mais qui parle bien, et fort, de notre monde actuel. Les jurés du Prix Orange du livre, qui l’ont couronné, ne se sont pas contentés d’une lecture superficielle à travers laquelle on suivrait le destin d’une femme et les angoisses de l’homme qui l’aime.
Iris, qui vit avec Malo, a été renversée par une voiture, ses blessures sont graves : un pied en bouillie, une jambe qu’il faudra peut-être amputer et, c’est là qu’on pressent autre chose qu’un roman contemporain « normal », au final, une possible décision d’euthanasie. Car le monde où se déroulent ces événements n’est pas tout à fait le nôtre : il est situé dans un avenir imprécis, où les hommes ne sont guère plus, pour ceux qui les dominent, que des animaux comme les autres, répartis en trois catégories : « ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. »
Malo Claeys, côté maîtres et possesseurs, appartient au comité d’éthique qui vient d’élaborer un projet de loi contesté : permettre aux hommes de vivre jusqu’à septante ans alors que leur fin est actuellement fixée à soixante. L’idée consiste à leur donner cinq ans pour transmettre ce qu’ils savent à leurs semblables, et cinq ans autres pour profiter des cotisations qu’ils auront versées. Un système qui ne nous paraît pas complètement étranger.
Mais la sensation d’étrangeté croît, en même temps que le malaise, au fur et à mesure que se dévoile le fonctionnement d’une société où l’élevage et l’abattage des hommes sont pratiqués selon des normes souvent bafouées, où le fragile équilibre de la planète, vacillant sous le règne des hommes (« des sacs plastique traînaient le long des trottoirs »), a été plus ou moins rétabli grâce à la fermeté des nouveaux dirigeants.
Où Iris, surtout, sauvée par Malo d’une ferme d’élevage, devenue femme de compagnie, a été saisie d’une envie de liberté illusoire – sauf si sonnait l’heure de la défaite pour les maîtres et possesseurs…
Chaque fois que le roman semble s’éloigner de ce que nous connaissons, un détail ramène à la vie d’aujourd’hui, aux questions que pose l’évolution de l’humanité et aux débats idéologiques qui tentent d’y répondre. En privilégiant, selon des principes souvent opposés, le pragmatisme ou la générosité. Comme dans la réalité, les pragmatiques ont beau jeu de lutter contre les arguments des humanistes aux bons sentiments. Voilà qui donne à réfléchir.

dimanche 26 février 2017

Mordecai Richler et la dynastie des Gursky

L’œuvre de l’écrivain canadien Mordecai Richler est-elle sur le point de trouver enfin sa place chez les lecteurs francophones d’Europe ? Solomon Gursky, ample fresque économique, juive et familiale, reparaît au format de poche (traduction par Lori Saint-Martin et Paul Gagné). Et L’apprentissage de Duddy Kravitz, disponible au Canada depuis quelque temps, dans une nouvelle traduction, est arrivé en France aussi (Editions du Sous-sol).
On peut se contenter, déjà, du gros morceau que constitue Solomon Gursky, projet voué probablement à l’échec d’une biographie que Moses Berger veut consacrer à un personnage dont le mystère l’obsède. Solomon, héritier d’une famille enrichie d’abord grâce au trafic d’alcool pendant la prohibition, est mort dans un accident d’avion. Ou non. Car son propre passé et celui de ses ancêtres ont prouvé que les Gursky étaient capables de survivre aux conditions les plus extrêmes.
On a reparlé, il n'y a pas si longtemps, de l’expédition Franklin partie en 1845 à la recherche du passage du Nord-Ouest, perdue corps et biens et aux derniers moments de laquelle régna le cannibalisme. Moses Berger collectionne les informations sur l’expédition et sur cette région du Canada, puisque c’est là que commence la saga des Gursky. Avec un charlatan d’évangéliste, la judaïté menant à tout à condition d’avoir les mots pour prêcher et pêcher les femmes. Beaux parleurs, tous les Gursky le seront, dans des registres divers entre l’autorité et la séduction.
Dans un roman à plusieurs niveaux de narration, où les liens entre les nombreux personnages se nourrissent souvent d’ambiguïté, on traverse les époques dans le désordre. Mais on ne s’y perd qu’à bon escient, selon le dessein de Mordecai Richler : il pose les fragments selon sa logique personnelle, et avec le souci constant de compléter, petit à petit, un tableau édifiant – si le mot « édifiant » est compris avec un sens ironique.
Solomon Gursky est une symphonie interprétée par un orchestre dont certains instruments sont désaccordés. Les notes grinçantes appartiennent pourtant à l’ensemble et lui apportent des contrepoints qui nous obligent parfois à reconsidérer des certitudes acquises dans les pages précédentes. On se lance, avec ce roman, dans l’exploration des ambitions personnelles, des trahisons, des traditions. Et de leurs articulations douloureuses. C’est passionnant.

samedi 18 février 2017

Un testament et un plaidoyer

Le 16 décembre 2013, Henning Mankell, en route vers le sud de la Suède, a eu un accident de voiture sans gravité. « Je ne sais pas pourquoi, c’est cette date-là […] qui correspond pour moi au début de mon cancer », écrit-il dans Sable mouvant, qui vient de reparaître au format de poche. En individu raisonnable, il ajoute : « Il n’y a aucune logique à cela. » Mais, après coup, quand un torticolis persistant l’a conduit à consulter une dizaine de jours plus tard et que, le 8 janvier, son « torticolis » s’est révélé être la métastase d’un cancer, il interprète l’accident comme un avertissement : « Quelque chose s’annonçait. Quelque chose était en route. »
Au milieu de 2014, il se met alors à la rédaction de ces Fragments de ma vie, sous-titre d’un ouvrage autobiographique dans lequel on ne trouve guère d’apitoiement sur soi et où les plus grandes peurs concernent plutôt le futur de l’humanité.
Le temps qui lui est devenu court, il tente en effet d’en prendre la mesure à travers la durée de vie des déchets nucléaires. La question traverse tout le livre, prenant soudain, devant sa propre fragilité, une importance nouvelle : ces poubelles radioactives que l’on enfouit loin dans le sol, assez loin pour qu’elles soient incapables de nuire à l’humanité, qui pourrait garantir qu’elles vont traverser sans dommages les cent mille prochaines années ? Une telle durée est presque inconcevable pour l’esprit, d’autant qu’elle suppose, écrit Henning Mankell, plusieurs périodes glaciaires pendant lesquelles l’écorce terrestre, du côté de Stockholm, sera écrasée sous plus de deux kilomètres de glace…
Sable mouvant est le livre d’un homme qui fournit des images de son passé, de son enfance en particulier, mais qui ne s’avoue pas vaincu : Mankell y parle au moins autant d’un avenir qu’il sait ne pas être le sien, ni celui de ses lecteurs. Un ultime combat, mené « dans l’attente de nouveaux moments de grâce. Nul ne peut me voler la joie de créer moi-même ou de prendre part à ce que d’autres ont créé. »
Le 5 octobre 2015, moins de deux ans après cet avertissement, Henning Mankell mourait. Il avait 67 ans et avait publié une quarantaine de romans qui se sont vendus dans le monde à plus de quarante millions d’exemplaires.
Henning Mankell est devenu célèbre par les romans policiers où Kurt Wallander, son héros récurrent, remue autant ses propres démons que les éléments d’enquêtes à travers lesquelles il explore la fange d’une société suédoise pas aussi idéale qu’elle le voudrait. De Meurtriers sans visage à L’homme inquiet, une dizaine de romans avec quelques annexes, Kurt Wallander promène le regard humain d’un « policier de province un peu ballot », ainsi qu’il se définit lui-même, sur les défauts de ses semblables qui parfois, souvent, les renvoient aux siens. Il se pose beaucoup de questions. Il vieillit : il a 43 ans dans sa première enquête, presque 60 dans la dernière où il commence à perdre la tête. Il s’était si souvent égaré dans les affaires qu’il traitait qu’on aurait pu trouver presque anecdotiques ses ennuis de santé. Sinon que Wallander disparaît « dans une obscurité qui l’expédierait quelques années plus tard dans l’univers vide qui a pour nom Alzheimer. »

vendredi 17 février 2017

Marcel qui va, Proust qui vient

C'est la grande affaire médiatique de la semaine, un feuilleton commenté avec autant de passion que le Penelopegate ou les propos d'Emmanuel Macron sur la colonisation. Oyez, bonnes gens, Jean-Pierre Sirois-Trahan, professeur à l'université de Laval à Québec, a exhumé deux secondes (approximativement) d'images sur lesquelles le corps de Marcel Proust bouge! La descente des marches de l'église de la Madeleine, le 14 novembre 1904, au milieu d'une foule de célébrités locales, clôt la cérémonie religieuse, célébrée par l'abbé Mugnier, pasteur d'âmes bien nées, du mariage qui unit le duc de Guiche avec Mlle Greffulhe.
Le Figaro, dont l'actuel "Carnet du jour" est du pipi de chat à côté d'une rubrique qui, à l'époque, s'intitulait "Le Monde & la Ville", consacrait le lendemain près de trois colonnes en petits caractères à l'événement qui, probablement, avait de quoi bouleverser ses lecteurs - presque autant que sont bouleversés aujourd'hui les proustophiles découvrant ces images. Pas de photos dans Le Figaro. Mais de longues énumérations des personnalités présentes, des toilettes les plus remarquables, et surtout des cadeaux offerts aux mariés - presque tous les donateurs, précise le compte-rendu, étaient présents à la cérémonie. Robert de Montesquiou, par exemple, a offert "une poésie de lui, écrite sur un éventail peint par Madeleine Lemaire". La liste est longue, très longue. En haut de la dernière colonne, après la comtesse Ed. de Pourtalès (éventail peint en ivoire) et avant M. et Mme Raoul Gunsbourg (service en argent et turquoise), voici le cadeau de Marcel Proust: "revolver dans un écrin peint par Madelaine Lemaire". D'une grande utilité pour le couple, suppose-t-on.
Bref, Marcel Proust, qui s'est fait connaître quelques années plus tôt par la publication d'un premier livre, Les plaisirs et les jours, il a traduit La Bible d'Amiens, de Ruskin, il publie des articles dans Le Figaro, n'est plus tout à fait n'importe qui mais il n'est pas encore quelqu'un.
Pas encore, et de loin, l'écrivain à qui on consacrera des études en nombre si important que même les spécialistes ne les lisent pas tous. La preuve par la manière dont l'information fournie par le professeur d'université cité plus haut est devenue un scoop international.
Alors que, merci à celles et ceux qui, après coup, ont relevé ce détail qui n'en est pas un, Laure Hillerin, dans un ouvrage paru le 15 octobre 2014, La comtesse Greffulhe, avait déjà signalé l'existence de ces images, sans que personne ne semble à l'époque s'en émouvoir. Le texte est pourtant clair:
Qui est ce jeune homme aux cheveux noirs qui bavarde presque familièrement avec elle et réussit, à deux reprises, à faire jaillir son rire en cascade? C’est Marcel Proust, aimable écrivain mondain à l’audience encore confidentielle, qui se trouve être un ami proche du marié. Peut-être est-ce lui, ce jeune homme en manteau clair, coiffé d’un chapeau melon qui laisse les yeux dans l’ombre, laissant apercevoir la moustache et l’ovale du visage, dévalant précipitamment les marches, doublant le cortège sur le côté droit, afin de rejoindre avant les autres l’éblouissante belle-mère? On le voit quelques secondes sur un film d’amateur – une pellicule de deux minutes à peine, conservée aux Archives françaises du film à Bois-d’Arcy.
Et personne, ou presque, n'avait rien vu. Pourquoi?
Jacques Drillon esquisse une réponse dans un article de Bibliobs: "elle aurait dû faire connaître sa découverte, dont elle n’a peut-être pas mesuré la puissance émotionnelle, avec toute la solennité médiatique possible."
Laure Hillerin, d'une certaine manière, le confirme dans un entretien avec Julia Vergely pour Télérama:
A l’époque, vers 2012 ou 2013, quand j’avais moi-même découvert cette archive lors de mes recherches, ça n’avait pas passionné les foules. J’avais signalé aux conservateurs des Archives françaises du film qu’on y voyait Marcel Proust et ils n’avaient pas plus réagi que cela. Aujourd'hui, je me dis que c’est dommage, que j’aurais dû insister, mais je ne pensais pas que quelques secondes de film mettraient la communauté proustienne à ce point en émoi. Pourtant, quand je fais des conférences, je montre toujours des arrêts sur images, où l’on voit Proust descendre les escaliers, en gros-plan… Je ne comprends pas pourquoi tout d’un coup tout le monde réagit. Ce chercheur de l’Université de Laval, Jean-Pierre Sirois-Trahan, doit avoir un service de communication très bien organisé! 
Proust ou pas, tout est donc affaire de communication, de médiatisation, de bruit que l'on fait ou pas. Demandez à Fillon et à Macron...

mardi 14 février 2017

Un voyage à hauteur d’hommes et de fantômes

Jean-Paul Kauffmann aime les lieux qui n’intéressent personne, ou presque. Parlez-lui d’Austerlitz et de Waterloo pour situer sur la carte de l’épopée napoléonienne deux points vers lesquels touristes et chercheurs convergent, il vous répond : Eylau. Et précise, dans Outre-terre : « D’accord, j’ai un faible – plus qu’un faible, une complaisance – pour les lieux qui n’entretiennent aucune illusion. Aller voir quand il n’y a rien à voir. » Donc, Eylau, cadre, le 8 février 1807, d’une grande bataille. Il s’y est déjà rendu, un peu par hasard, en 1991, parce que c’est à quarante kilomètres à peine de Königsberg, où Kant est né, où il est mort. Mais, depuis Kant et Napoléon, Königsberg est devenue Kaliningrad et Eylau, Bagrationovsk, dans une enclave russe perdue entre Pologne et Lituanie. Une exclave plutôt qu’une enclave, note Jean-Paul Kauffmann qui en fait même l’Outre-terre de son titre.
Pour le deux centième anniversaire d’une bataille terrible, aux vainqueurs incertains, toute la famille Kauffmann prend la direction d’Eylau, le regard fixé sur une église du haut de laquelle la vue doit être parfaite sur le paysage et ses fantômes. L’église est peinte au fond du tableau qu’Antoine-Jean Gros a consacré à la scène tragique. Le voyageur ne pense qu’à grimper à son sommet. Mais celui-ci est inaccessible, dangereux, interdit. Une usine a englobé le lieu consacré, comme la terre a recouvert, dès le 8 février 1807, des corps écrasés par le passage des hommes, des chevaux et des convois.
On a compté les morts et les disparus. Balzac a ressuscité le colonel Chabert, compté à tort au nombre des victimes, et dont Jean-Paul Kauffmann semble percevoir le souffle en ces lieux hantés, la fiction étant parfois un meilleur moyen de faire partager le réel que le récit militaire de mouvements et de chocs assez désordonnés. Si désordonnés que le récit de la bataille d’Eylau varie selon les narrateurs, et selon le point de vue d’un camp ou de l’autre. Napoléon lui-même, quand il écrit à Joséphine dans la nuit qui suit l’affrontement, a ces mots : « La victoire m’est restée mais j’ai perdu bien du monde. » Pas étonnant que les Russes s’étonnent que les Français ont baptisé une avenue parisienne du nom d’une bataille qu’à leurs yeux Napoléon avait perdue…
L’incertitude convient à Jean-Paul Kauffmann. Un peu moins à son épouse et à leurs deux fils, embarqués dans le froid d’un périple dont le but n’est pas clair, sinon qu’il sert à vérifier la cohésion de la famille et que le « paternel », appelé J.P. par ses enfants, noircit un carnet de ses notes qu’il trouve bien banales tout en craignant de les perdre.
Outre-terre est un voyage à hauteur d’hommes et de fantômes. Les guerres et les batailles fascinent même quand on déteste la violence physique. Le narrateur l’a bien compris en même temps qu’il continue à explorer ce que ses trois ans de captivité au Liban ont fait de lui. Un autre homme, en partie.

dimanche 12 février 2017

14-18, Albert Londres : «Qu’est-ce qu’il y a donc au Mont-Athos?»



Nos poilus au Mont-Athos

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Keraya (Mont-Athos), … janvier.
C’était le 17 janvier, par un soleil de Côte d’Azur : ceux cents poilus français et russes arrivaient au Mont-Athos. Ils y avaient été portés la nuit sur un de ces cargos qui, en temps de paix, font les doux fleuves de France, et que la guerre a promus coursiers de haute mer.
— Demain j’embarque deux cents gaillards, m’avait dit le commandant du bâtiment. Qu’est-ce qu’on peut bien vouloir faire dans ce patelin-là avec ces deux cents hommes ?
Sans en savoir plus que le commandant, il me fut permis d’embarquer aussi. Et vogue le cargo !
— Où c’est-y qu’on nous colporte encore ? disaient les poilus. Va-t-on nous faire passer les Dardanelles ?
On le sut à cinq milles en mer : au Mont-Athos !
— Qu’est-ce qu’il y a donc au Mont-Athos ?
— Des moines.
Un poilu interrogea :
— Qu’est-ce qu’ils ont bien pu faire, ces moines ?
Petit jour. Coiffée de son mont, la presqu’île apparaît. Voilà les couvents.
— Mont-Athos ? Mont-Athos ? cherchaient les soldats, je connais ça le Mont-Athos.
Et l’un d’eux se souvint :
— C’est ce pays où les hommes seuls sont acceptés, dit-il.
*
* *
C’est dans le haut de l’Égée, ce coin de terre de Grèce qui pointe dans la mer. Là, moines orthodoxes, russes, bulgares, serbes, grecs, chacun dans son couvent, vivent entre eux éloignés de tout. Si le romantisme avait une patrie, la presqu’île Athos serait la sienne. En l’embrassant du regard sur la carte, on rêve de grands lévriers qui la brûleraient au galop. Ces solitaires ont choisi un décor de drame. Ils se sont établis pour contempler le Créateur là où des seigneurs féodaux auraient pu se jucher pour dominer les serfs. Couvents sur la mer, couvents sur les rochers, couvents dans des ravins, couvents sous des cascades. Et ils se nomment : Vatopedi, Hilendar, Zographos, Permurail. On sent que l’un des bâtisseurs était empereur et en prenait sans humilité avec le Tout-Puissant. C’est le temps non plus calmement posé sur la terre, mais lancé sur des pics où depuis des siècles il se cramponne. La foi semble être ici jetée à la figure de Dieu.
*
* *
Cinq moines, du rivage, regardaient s’approcher le bateau. C’est un bateau qu’ils ne connaissaient pas. Il ne ressemblait nullement aux petites barques grecques qui touchent à leur port et d’où débarquent, retour de mission, leurs frères en religion. L’un des cinq avait une pelle à la main ; en apercevant des casques et sous ces casques des soldats, il posa sa pelle sur le sol sanctifié et ses yeux s’agrandirent.
On mouilla.
Les poilus descendirent, les cinq moines détalèrent.
— Hé, là-bas ! cria le lieutenant aux fuyards.
Au bruit de la voix, les saints hommes se retournèrent et au geste qu’on leur faisait d’approcher répondirent en touchant leur poitrine : « Est-ce à moi que vous désirez parler ? » voulaient-ils dire ?
C’étaient cinq moines grecs.
Deux, comme pour nous encenser, nous firent un salut avec leur chapelet.
— Où sont les couvents Vatopedi, Zographos et Pantheleïmon, leur demanda le lieutenant.
— Là, monsieur colonel, répondirent-ils en étendant leurs bras dans trois directions.
Et ils partirent.
*
* *
Ils avaient été prévenir leurs frères de l’arrivée de la horde. Mais de quelle horde ? Ils n’avaient entendu jusqu’à présent que la voix de l’interprète. Qui s’abattait ainsi sur leur sanctuaire ? Leur connaissance des uniformes internationaux ne leur avait pas permis de se prononcer. Qui étaient ces hommes d’armes ? Français, Allemands, Lapons ? D’où sortaient-ils ? de la mer ou des nuages ?
Par trentaines les moines accouraient. Pour la première fois nos poilus pâlirent : ils trouvaient plus poilus qu’eux. Des centaines d’hommes, portant la barbe non seulement aux joues et au menton mais dans le nez et aux sourcils, les regardaient. Dans l’émotion, surpris sans doute en déshabillé, tous n’avaient pas noué leur chignon et, dans le petit vent du petit matin, des chevelures poisseuses jouaient sur la vieille peau des épaules. Les uns maniaient leur chapelet : le chapelet était blanc, les mains étaient noires, ce qui prouve qu’ils avaient beaucoup prié, car, au début, c’était le chapelet qui était noir et les mains qui étaient blanches. Les autres tenaient des instruments de labour ou rien du tout. Un qui était en retard arriva à toute bride sur une mule – que dis-je ! sur un mulet.
Les Russes allèrent à Pantheleïmon, couvent russe, les Français marchèrent – oh ! pas en colonne ! pas en ordre de bataille ! en pèlerins pourrait-on dire – marchèrent sur Zographos, couvent bulgare, et sur Vatopedi, couvent grec.
Quoique rassasiés par les aventures d’Orient, par Seduhl-Bahr, par la Serbie, par le camp de Salonique, par la route d’Athènes, les chemineaux de Sarrail ouvraient les yeux. Ce monastère où ils montaient, c’était un burg ! ce bois qu’ils traversaient, c’était une forêt d’opéra ! ce paysage qu’ils embrassaient, c’était un cri perçant de la terre ! Au milieu de la multiplication des moines, ils passaient !
*
* *
Ils sont six mille sur cette presqu’île, les moines. Six mille à vivre dans la prière et la saleté. Six mille à élever leur âme vers Dieu, de minuit à six heures du matin et jusqu’à huit les jours de fête. Six mille à dormir ensuite jusqu’à midi et à travailler de midi à quatre heures et à reprier et à manger des olives et à redormir. Ils sont six mille à ne pas vouloir que tout ce qui n’appartient pas au sexe mâle touche leur principauté, à bannir les vaches, les chèvres, les poules, à rejeter dans la mer, d’un geste méprisant, les poissons quand ils sont aux œufs, à ne prier qu’à peine la Vierge Marie. Hélas ! chez eux les puces sont du genre masculin !
Pourquoi sommes-nous venus troubler leur veuvage ? À l’heure profane des récréations, ils se mangent le nez entre eux, c’est sûr, mais cela n’est pas une raison ; quand pris soudain du désir ardent de se livrer à une retraite les sous-marins allemands approchaient leur sable, ils ont dû faire aussi quelques prières sur leur coque, mais ceci n’est pas une raison. La raison, je crois bien, doit encore être une de ces choses que l’on ne peut pas dire, et je ne le dirai pas, pour cela d’abord et ensuite parce que c’est sans aucune importance pour l’histoire que je vous raconte, vu que l’histoire que je vous raconte n’est que l’occupation d’une terre par des poilus et que jamais poilu n’a su pourquoi il occupait ce qu’il occupait.
*
* *
Après la tranchée, la cellule, le poilu d’Orient aura tout connu.
Les soldats arrivèrent donc dans les couvents. Au seuil du bulgare, un harmonium enroué essayait d’emplir une chapelle de sa voix maigriote. Un poilu nostalgique, se rappelant son temps d’enfant de chœur, accompagna l’instrument de son chant. « Très bien ! très bien ! » faisait de la tête un vieux vieillard de moine. Et la confiance du coup naquit. On ouvrit des cellules pour ceux qui voulaient s’y installer. Elles sentaient le fauve.
Les pèlerins armés allèrent chercher de l’eau et lavèrent où ils devaient se coucher la crasse de plusieurs siècles.
« Ça, disaient-ils au vieux vieillard de moine qui ne cessait d’approuver, ça, tu vois, mon vieux, c’est un baptême. »
Au couvent russe, quand vient l’heure de manger, on nous attira par des sourires devant le menu suivant :
Soupe à la sauce de homard
Jeune pieuvre
Ventres de crabes
Alors chacun de nous levant ses yeux au ciel, se mit à prier Dieu pour qu’une tempête soudaine n’empêchat pas nos bateaux d’amener le ravitaillement.

Le Petit Journal, 12 février 1917.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.