samedi 18 février 2017

Un testament et un plaidoyer

Le 16 décembre 2013, Henning Mankell, en route vers le sud de la Suède, a eu un accident de voiture sans gravité. « Je ne sais pas pourquoi, c’est cette date-là […] qui correspond pour moi au début de mon cancer », écrit-il dans Sable mouvant, qui vient de reparaître au format de poche. En individu raisonnable, il ajoute : « Il n’y a aucune logique à cela. » Mais, après coup, quand un torticolis persistant l’a conduit à consulter une dizaine de jours plus tard et que, le 8 janvier, son « torticolis » s’est révélé être la métastase d’un cancer, il interprète l’accident comme un avertissement : « Quelque chose s’annonçait. Quelque chose était en route. »
Au milieu de 2014, il se met alors à la rédaction de ces Fragments de ma vie, sous-titre d’un ouvrage autobiographique dans lequel on ne trouve guère d’apitoiement sur soi et où les plus grandes peurs concernent plutôt le futur de l’humanité.
Le temps qui lui est devenu court, il tente en effet d’en prendre la mesure à travers la durée de vie des déchets nucléaires. La question traverse tout le livre, prenant soudain, devant sa propre fragilité, une importance nouvelle : ces poubelles radioactives que l’on enfouit loin dans le sol, assez loin pour qu’elles soient incapables de nuire à l’humanité, qui pourrait garantir qu’elles vont traverser sans dommages les cent mille prochaines années ? Une telle durée est presque inconcevable pour l’esprit, d’autant qu’elle suppose, écrit Henning Mankell, plusieurs périodes glaciaires pendant lesquelles l’écorce terrestre, du côté de Stockholm, sera écrasée sous plus de deux kilomètres de glace…
Sable mouvant est le livre d’un homme qui fournit des images de son passé, de son enfance en particulier, mais qui ne s’avoue pas vaincu : Mankell y parle au moins autant d’un avenir qu’il sait ne pas être le sien, ni celui de ses lecteurs. Un ultime combat, mené « dans l’attente de nouveaux moments de grâce. Nul ne peut me voler la joie de créer moi-même ou de prendre part à ce que d’autres ont créé. »
Le 5 octobre 2015, moins de deux ans après cet avertissement, Henning Mankell mourait. Il avait 67 ans et avait publié une quarantaine de romans qui se sont vendus dans le monde à plus de quarante millions d’exemplaires.
Henning Mankell est devenu célèbre par les romans policiers où Kurt Wallander, son héros récurrent, remue autant ses propres démons que les éléments d’enquêtes à travers lesquelles il explore la fange d’une société suédoise pas aussi idéale qu’elle le voudrait. De Meurtriers sans visage à L’homme inquiet, une dizaine de romans avec quelques annexes, Kurt Wallander promène le regard humain d’un « policier de province un peu ballot », ainsi qu’il se définit lui-même, sur les défauts de ses semblables qui parfois, souvent, les renvoient aux siens. Il se pose beaucoup de questions. Il vieillit : il a 43 ans dans sa première enquête, presque 60 dans la dernière où il commence à perdre la tête. Il s’était si souvent égaré dans les affaires qu’il traitait qu’on aurait pu trouver presque anecdotiques ses ennuis de santé. Sinon que Wallander disparaît « dans une obscurité qui l’expédierait quelques années plus tard dans l’univers vide qui a pour nom Alzheimer. »

vendredi 17 février 2017

Marcel qui va, Proust qui vient

C'est la grande affaire médiatique de la semaine, un feuilleton commenté avec autant de passion que le Penelopegate ou les propos d'Emmanuel Macron sur la colonisation. Oyez, bonnes gens, Jean-Pierre Sirois-Trahan, professeur à l'université de Laval à Québec, a exhumé deux secondes (approximativement) d'images sur lesquelles le corps de Marcel Proust bouge! La descente des marches de l'église de la Madeleine, le 14 novembre 1904, au milieu d'une foule de célébrités locales, clôt la cérémonie religieuse, célébrée par l'abbé Mugnier, pasteur d'âmes bien nées, du mariage qui unit le duc de Guiche avec Mlle Greffulhe.
Le Figaro, dont l'actuel "Carnet du jour" est du pipi de chat à côté d'une rubrique qui, à l'époque, s'intitulait "Le Monde & la Ville", consacrait le lendemain près de trois colonnes en petits caractères à l'événement qui, probablement, avait de quoi bouleverser ses lecteurs - presque autant que sont bouleversés aujourd'hui les proustophiles découvrant ces images. Pas de photos dans Le Figaro. Mais de longues énumérations des personnalités présentes, des toilettes les plus remarquables, et surtout des cadeaux offerts aux mariés - presque tous les donateurs, précise le compte-rendu, étaient présents à la cérémonie. Robert de Montesquiou, par exemple, a offert "une poésie de lui, écrite sur un éventail peint par Madeleine Lemaire". La liste est longue, très longue. En haut de la dernière colonne, après la comtesse Ed. de Pourtalès (éventail peint en ivoire) et avant M. et Mme Raoul Gunsbourg (service en argent et turquoise), voici le cadeau de Marcel Proust: "revolver dans un écrin peint par Madelaine Lemaire". D'une grande utilité pour le couple, suppose-t-on.
Bref, Marcel Proust, qui s'est fait connaître quelques années plus tôt par la publication d'un premier livre, Les plaisirs et les jours, il a traduit La Bible d'Amiens, de Ruskin, il publie des articles dans Le Figaro, n'est plus tout à fait n'importe qui mais il n'est pas encore quelqu'un.
Pas encore, et de loin, l'écrivain à qui on consacrera des études en nombre si important que même les spécialistes ne les lisent pas tous. La preuve par la manière dont l'information fournie par le professeur d'université cité plus haut est devenue un scoop international.
Alors que, merci à celles et ceux qui, après coup, ont relevé ce détail qui n'en est pas un, Laure Hillerin, dans un ouvrage paru le 15 octobre 2014, La comtesse Greffulhe, avait déjà signalé l'existence de ces images, sans que personne ne semble à l'époque s'en émouvoir. Le texte est pourtant clair:
Qui est ce jeune homme aux cheveux noirs qui bavarde presque familièrement avec elle et réussit, à deux reprises, à faire jaillir son rire en cascade? C’est Marcel Proust, aimable écrivain mondain à l’audience encore confidentielle, qui se trouve être un ami proche du marié. Peut-être est-ce lui, ce jeune homme en manteau clair, coiffé d’un chapeau melon qui laisse les yeux dans l’ombre, laissant apercevoir la moustache et l’ovale du visage, dévalant précipitamment les marches, doublant le cortège sur le côté droit, afin de rejoindre avant les autres l’éblouissante belle-mère? On le voit quelques secondes sur un film d’amateur – une pellicule de deux minutes à peine, conservée aux Archives françaises du film à Bois-d’Arcy.
Et personne, ou presque, n'avait rien vu. Pourquoi?
Jacques Drillon esquisse une réponse dans un article de Bibliobs: "elle aurait dû faire connaître sa découverte, dont elle n’a peut-être pas mesuré la puissance émotionnelle, avec toute la solennité médiatique possible."
Laure Hillerin, d'une certaine manière, le confirme dans un entretien avec Julia Vergely pour Télérama:
A l’époque, vers 2012 ou 2013, quand j’avais moi-même découvert cette archive lors de mes recherches, ça n’avait pas passionné les foules. J’avais signalé aux conservateurs des Archives françaises du film qu’on y voyait Marcel Proust et ils n’avaient pas plus réagi que cela. Aujourd'hui, je me dis que c’est dommage, que j’aurais dû insister, mais je ne pensais pas que quelques secondes de film mettraient la communauté proustienne à ce point en émoi. Pourtant, quand je fais des conférences, je montre toujours des arrêts sur images, où l’on voit Proust descendre les escaliers, en gros-plan… Je ne comprends pas pourquoi tout d’un coup tout le monde réagit. Ce chercheur de l’Université de Laval, Jean-Pierre Sirois-Trahan, doit avoir un service de communication très bien organisé! 
Proust ou pas, tout est donc affaire de communication, de médiatisation, de bruit que l'on fait ou pas. Demandez à Fillon et à Macron...

mardi 14 février 2017

Un voyage à hauteur d’hommes et de fantômes

Jean-Paul Kauffmann aime les lieux qui n’intéressent personne, ou presque. Parlez-lui d’Austerlitz et de Waterloo pour situer sur la carte de l’épopée napoléonienne deux points vers lesquels touristes et chercheurs convergent, il vous répond : Eylau. Et précise, dans Outre-terre : « D’accord, j’ai un faible – plus qu’un faible, une complaisance – pour les lieux qui n’entretiennent aucune illusion. Aller voir quand il n’y a rien à voir. » Donc, Eylau, cadre, le 8 février 1807, d’une grande bataille. Il s’y est déjà rendu, un peu par hasard, en 1991, parce que c’est à quarante kilomètres à peine de Königsberg, où Kant est né, où il est mort. Mais, depuis Kant et Napoléon, Königsberg est devenue Kaliningrad et Eylau, Bagrationovsk, dans une enclave russe perdue entre Pologne et Lituanie. Une exclave plutôt qu’une enclave, note Jean-Paul Kauffmann qui en fait même l’Outre-terre de son titre.
Pour le deux centième anniversaire d’une bataille terrible, aux vainqueurs incertains, toute la famille Kauffmann prend la direction d’Eylau, le regard fixé sur une église du haut de laquelle la vue doit être parfaite sur le paysage et ses fantômes. L’église est peinte au fond du tableau qu’Antoine-Jean Gros a consacré à la scène tragique. Le voyageur ne pense qu’à grimper à son sommet. Mais celui-ci est inaccessible, dangereux, interdit. Une usine a englobé le lieu consacré, comme la terre a recouvert, dès le 8 février 1807, des corps écrasés par le passage des hommes, des chevaux et des convois.
On a compté les morts et les disparus. Balzac a ressuscité le colonel Chabert, compté à tort au nombre des victimes, et dont Jean-Paul Kauffmann semble percevoir le souffle en ces lieux hantés, la fiction étant parfois un meilleur moyen de faire partager le réel que le récit militaire de mouvements et de chocs assez désordonnés. Si désordonnés que le récit de la bataille d’Eylau varie selon les narrateurs, et selon le point de vue d’un camp ou de l’autre. Napoléon lui-même, quand il écrit à Joséphine dans la nuit qui suit l’affrontement, a ces mots : « La victoire m’est restée mais j’ai perdu bien du monde. » Pas étonnant que les Russes s’étonnent que les Français ont baptisé une avenue parisienne du nom d’une bataille qu’à leurs yeux Napoléon avait perdue…
L’incertitude convient à Jean-Paul Kauffmann. Un peu moins à son épouse et à leurs deux fils, embarqués dans le froid d’un périple dont le but n’est pas clair, sinon qu’il sert à vérifier la cohésion de la famille et que le « paternel », appelé J.P. par ses enfants, noircit un carnet de ses notes qu’il trouve bien banales tout en craignant de les perdre.
Outre-terre est un voyage à hauteur d’hommes et de fantômes. Les guerres et les batailles fascinent même quand on déteste la violence physique. Le narrateur l’a bien compris en même temps qu’il continue à explorer ce que ses trois ans de captivité au Liban ont fait de lui. Un autre homme, en partie.

dimanche 12 février 2017

14-18, Albert Londres : «Qu’est-ce qu’il y a donc au Mont-Athos?»



Nos poilus au Mont-Athos

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Keraya (Mont-Athos), … janvier.
C’était le 17 janvier, par un soleil de Côte d’Azur : ceux cents poilus français et russes arrivaient au Mont-Athos. Ils y avaient été portés la nuit sur un de ces cargos qui, en temps de paix, font les doux fleuves de France, et que la guerre a promus coursiers de haute mer.
— Demain j’embarque deux cents gaillards, m’avait dit le commandant du bâtiment. Qu’est-ce qu’on peut bien vouloir faire dans ce patelin-là avec ces deux cents hommes ?
Sans en savoir plus que le commandant, il me fut permis d’embarquer aussi. Et vogue le cargo !
— Où c’est-y qu’on nous colporte encore ? disaient les poilus. Va-t-on nous faire passer les Dardanelles ?
On le sut à cinq milles en mer : au Mont-Athos !
— Qu’est-ce qu’il y a donc au Mont-Athos ?
— Des moines.
Un poilu interrogea :
— Qu’est-ce qu’ils ont bien pu faire, ces moines ?
Petit jour. Coiffée de son mont, la presqu’île apparaît. Voilà les couvents.
— Mont-Athos ? Mont-Athos ? cherchaient les soldats, je connais ça le Mont-Athos.
Et l’un d’eux se souvint :
— C’est ce pays où les hommes seuls sont acceptés, dit-il.
*
* *
C’est dans le haut de l’Égée, ce coin de terre de Grèce qui pointe dans la mer. Là, moines orthodoxes, russes, bulgares, serbes, grecs, chacun dans son couvent, vivent entre eux éloignés de tout. Si le romantisme avait une patrie, la presqu’île Athos serait la sienne. En l’embrassant du regard sur la carte, on rêve de grands lévriers qui la brûleraient au galop. Ces solitaires ont choisi un décor de drame. Ils se sont établis pour contempler le Créateur là où des seigneurs féodaux auraient pu se jucher pour dominer les serfs. Couvents sur la mer, couvents sur les rochers, couvents dans des ravins, couvents sous des cascades. Et ils se nomment : Vatopedi, Hilendar, Zographos, Permurail. On sent que l’un des bâtisseurs était empereur et en prenait sans humilité avec le Tout-Puissant. C’est le temps non plus calmement posé sur la terre, mais lancé sur des pics où depuis des siècles il se cramponne. La foi semble être ici jetée à la figure de Dieu.
*
* *
Cinq moines, du rivage, regardaient s’approcher le bateau. C’est un bateau qu’ils ne connaissaient pas. Il ne ressemblait nullement aux petites barques grecques qui touchent à leur port et d’où débarquent, retour de mission, leurs frères en religion. L’un des cinq avait une pelle à la main ; en apercevant des casques et sous ces casques des soldats, il posa sa pelle sur le sol sanctifié et ses yeux s’agrandirent.
On mouilla.
Les poilus descendirent, les cinq moines détalèrent.
— Hé, là-bas ! cria le lieutenant aux fuyards.
Au bruit de la voix, les saints hommes se retournèrent et au geste qu’on leur faisait d’approcher répondirent en touchant leur poitrine : « Est-ce à moi que vous désirez parler ? » voulaient-ils dire ?
C’étaient cinq moines grecs.
Deux, comme pour nous encenser, nous firent un salut avec leur chapelet.
— Où sont les couvents Vatopedi, Zographos et Pantheleïmon, leur demanda le lieutenant.
— Là, monsieur colonel, répondirent-ils en étendant leurs bras dans trois directions.
Et ils partirent.
*
* *
Ils avaient été prévenir leurs frères de l’arrivée de la horde. Mais de quelle horde ? Ils n’avaient entendu jusqu’à présent que la voix de l’interprète. Qui s’abattait ainsi sur leur sanctuaire ? Leur connaissance des uniformes internationaux ne leur avait pas permis de se prononcer. Qui étaient ces hommes d’armes ? Français, Allemands, Lapons ? D’où sortaient-ils ? de la mer ou des nuages ?
Par trentaines les moines accouraient. Pour la première fois nos poilus pâlirent : ils trouvaient plus poilus qu’eux. Des centaines d’hommes, portant la barbe non seulement aux joues et au menton mais dans le nez et aux sourcils, les regardaient. Dans l’émotion, surpris sans doute en déshabillé, tous n’avaient pas noué leur chignon et, dans le petit vent du petit matin, des chevelures poisseuses jouaient sur la vieille peau des épaules. Les uns maniaient leur chapelet : le chapelet était blanc, les mains étaient noires, ce qui prouve qu’ils avaient beaucoup prié, car, au début, c’était le chapelet qui était noir et les mains qui étaient blanches. Les autres tenaient des instruments de labour ou rien du tout. Un qui était en retard arriva à toute bride sur une mule – que dis-je ! sur un mulet.
Les Russes allèrent à Pantheleïmon, couvent russe, les Français marchèrent – oh ! pas en colonne ! pas en ordre de bataille ! en pèlerins pourrait-on dire – marchèrent sur Zographos, couvent bulgare, et sur Vatopedi, couvent grec.
Quoique rassasiés par les aventures d’Orient, par Seduhl-Bahr, par la Serbie, par le camp de Salonique, par la route d’Athènes, les chemineaux de Sarrail ouvraient les yeux. Ce monastère où ils montaient, c’était un burg ! ce bois qu’ils traversaient, c’était une forêt d’opéra ! ce paysage qu’ils embrassaient, c’était un cri perçant de la terre ! Au milieu de la multiplication des moines, ils passaient !
*
* *
Ils sont six mille sur cette presqu’île, les moines. Six mille à vivre dans la prière et la saleté. Six mille à élever leur âme vers Dieu, de minuit à six heures du matin et jusqu’à huit les jours de fête. Six mille à dormir ensuite jusqu’à midi et à travailler de midi à quatre heures et à reprier et à manger des olives et à redormir. Ils sont six mille à ne pas vouloir que tout ce qui n’appartient pas au sexe mâle touche leur principauté, à bannir les vaches, les chèvres, les poules, à rejeter dans la mer, d’un geste méprisant, les poissons quand ils sont aux œufs, à ne prier qu’à peine la Vierge Marie. Hélas ! chez eux les puces sont du genre masculin !
Pourquoi sommes-nous venus troubler leur veuvage ? À l’heure profane des récréations, ils se mangent le nez entre eux, c’est sûr, mais cela n’est pas une raison ; quand pris soudain du désir ardent de se livrer à une retraite les sous-marins allemands approchaient leur sable, ils ont dû faire aussi quelques prières sur leur coque, mais ceci n’est pas une raison. La raison, je crois bien, doit encore être une de ces choses que l’on ne peut pas dire, et je ne le dirai pas, pour cela d’abord et ensuite parce que c’est sans aucune importance pour l’histoire que je vous raconte, vu que l’histoire que je vous raconte n’est que l’occupation d’une terre par des poilus et que jamais poilu n’a su pourquoi il occupait ce qu’il occupait.
*
* *
Après la tranchée, la cellule, le poilu d’Orient aura tout connu.
Les soldats arrivèrent donc dans les couvents. Au seuil du bulgare, un harmonium enroué essayait d’emplir une chapelle de sa voix maigriote. Un poilu nostalgique, se rappelant son temps d’enfant de chœur, accompagna l’instrument de son chant. « Très bien ! très bien ! » faisait de la tête un vieux vieillard de moine. Et la confiance du coup naquit. On ouvrit des cellules pour ceux qui voulaient s’y installer. Elles sentaient le fauve.
Les pèlerins armés allèrent chercher de l’eau et lavèrent où ils devaient se coucher la crasse de plusieurs siècles.
« Ça, disaient-ils au vieux vieillard de moine qui ne cessait d’approuver, ça, tu vois, mon vieux, c’est un baptême. »
Au couvent russe, quand vient l’heure de manger, on nous attira par des sourires devant le menu suivant :
Soupe à la sauce de homard
Jeune pieuvre
Ventres de crabes
Alors chacun de nous levant ses yeux au ciel, se mit à prier Dieu pour qu’une tempête soudaine n’empêchat pas nos bateaux d’amener le ravitaillement.

Le Petit Journal, 12 février 1917.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

mercredi 8 février 2017

La mort de Tzvetan Todorov

Il était un des grands intellectuels de notre temps. Tzvetan Todorov vient de mourir à l'âge de 77 ans mais ses livres ne disparaîtront pas. En voici un, à travers un article qui coïncidait avec le Grand Prix littéraire de la ville de Genève, qu'il avait reçu en 1991.

D’année en année, tant par la récompense attribuée au lauréat (50 000 francs suisses) que par le palmarès qui commence à se constituer et par la qualité du jury (cette année, notamment André Brink, Bronislaw Geremek et Albert Jacquard), le Grand Prix littéraire de la ville de Genève auquel a été donné le nom d’un des plus prestigieux philosophes du XVIIIe siècle devient une référence dans le domaine de l’essai. Les Morales de l’histoire, un des ouvrages les plus ambitieux de Tzvetan Todorov, se voit ainsi entouré d’une bande particulièrement valorisante.
C’est à Bronislaw Geremek, historien polonais qui a pris une place importante dans l’histoire récente de son pays – certains trouveront que c’est paradoxal, d’autres le féliciteront, quand d’autres historiens auront fait le compte de cette histoire-ci – qu’est revenue la tâche, apparemment agréable, de justifier le choix du jury.
« C’est un livre dense et riche, a-t-il dit. Il met en question le problème de l’altérité, du regard sur l’autre. Ce regard sur l’étranger, sur le différent, forme la conscience de notre civilisation. Il pose aussi le problème de la vérité et du faux. Pourquoi croyons-nous à un récit ? Parce qu’il est une œuvre d’imagination, ou parce qu’il est vrai ? Enfin, il envisage la responsabilité morale attribuée aux intellectuels : ce problème met en doute la place de l’intellectuel dans la cité. »
A travers, par exemple, la place de la Bulgarie dans l’imaginaire français, ou les différentes manières d’envisager la conquête de l’Amérique, ou l’importance des récits de voyages, Tzvetan Todorov met en place une collection de miroirs dans lesquels les images de l’autre apparaissent plus ou moins fidèles, plus ou moins déformées. Et il en arrive à la conclusion socratique d’un « portrait de l’intellectuel critique ».
Le prix Jean-Jacques Rousseau a pour vocation de récompenser un essai qui est « un regard original sur l’état du monde et le devenir de l’homme ». Le dernier livre de Tzvetan Todorov, Les Morales de l’histoire, répond en effet parfaitement à ce souhait.

lundi 6 février 2017

N’importe quoi, mais avec talent

Dans le précédent roman de J.M. Erre, la fin du monde avait du retard. Mais la fin du monde se joue à chaque page de cet étrange écrivain. La fin du monde tel que nous le connaissons, du moins, car Erre détourne, avec autant d’application que de talent, les codes selon lesquels fonctionnent nos cerveaux imprégnés de séries B en tous genres – il a écrit un Série Z qui portait bien son titre. Avec Le grand n’importe quoi, il lorgne du côté de l’anticipation, de la science-fiction sans la science, quoique…
Nous sommes le 7 juin 2042, qui serait un soir comme un autre si Alain Delon, fondateur des Homonymes Anonymes, ne l’avait choisi pour se pendre. Il a tout raté dans sa vie, il compte réussir son suicide. Puisque cela se produit dans les premières pages, nous pouvons vous le dire : c’est un modèle du genre, le nœud coulant était parfait. Du coup, Alain Delon, passionné par la vie extraterrestre à la recherche de laquelle il a consacré son existence, manque la rencontre du troisième type qui s’offrait à lui au moment où il n’arrivait plus à respirer. Difficile d’avoir le beurre et l’argent du beurre (on s’arrêtera là pour l’instant).
Il y a trop d’humains sur la planète, sans compter les extraterrestres, pour les suivre tous au cours d’une soirée qui, décidément, ne sera pas comme les autres. On en suit quand même un certain nombre, voire un nombre certain. Le casting a prévu d’autres Homonymes Anonymes. L’imaginaire galope, toutes les collisions sont possibles, et on n’oubliera pas l’hypothèse d’une fin du monde. En attendant, il y a trois cents pages à traverser, en un temps ramassé : il est 20 h 42 quand Arthur, épuisé par les conneries qu’il a pu faire ou voir et leurs conséquences, car il s’est déjà passé pas mal de choses étranges, trouve l’enseigne d’un bar qui semble accueillant malgré son nom : Le Dernier Bistrot avant la fin du monde. Mais on ne va pas en faire une obsession…
Il sera plusieurs fois 20 h 42 ce soir-là, ce qui ne tombe pas si mal puisque c’est l’heure du « Pas Très Normal Show » à la télé, le moment dont profite Angelina Poyotte, maire de Gourdiflot-le-Bombé où se passe l’essentiel du roman (si l’on fait abstraction de quelques incursions hors du système solaire), pour préparer quelques surprises à ses administrés. Leur pourrir la vie, en somme, assez pour qu’ils ressentent, en découvrant par exemple que leurs nains de jardin ont été déplacés, la nécessité d’être dirigés par une femme comme elle. Côté jour, pas côté nuit, bien entendu.
Des intrigues inracontables se trament, que pourtant le romancier raconte très bien, probablement parce que l’improbabilité est une science inexacte qu’il maîtrise avec un humour constant et une effrayante précision. Il est donc 20 h 42, rien n’est encore arrivé, il est déjà arrivé un gros paquet d’événements. Et ce n’est pas fini, le temps s’écoule, contrairement aux apparences.
Un roman à consommer, cependant, avec modération : le fou-rire est parfois mortel.

dimanche 5 février 2017

Le deuxième roman de Caroline De Mulder

Caroline De Mulder avait frappé les esprits avec son premier roman, Ego tango, couronné par le prix Rossel en 2010. On s’y était laissé entraîner par le vertige qui gagnait l’héroïne au rythme d’une écriture dansante – forcément dansante – et très tenue. Le tango, bien sûr… On avait donc attendu le deuxième roman, publié deux ans plus tard et aujourd’hui réédité au format de poche, avec un peu de crainte, tant la première barre avait été placée haut. Mais Caroline De Mulder prouvait décidément qu’elle a le tempérament d’une véritable écrivaine. Elle ne refuse pas l’obstacle. Elle le domine au contraire avec une élégance à laquelle il faudra s’habituer, un mélange de force rageuse et d’impressionnante souplesse. Retour gagnant, donc, avec Nous les bêtes traquées.
C’est une femme, encore, qui raconte. Marie ne danse pas mais se débat entre attirance et répulsion pour Max, l’homme qui l’a tirée du trou où elle se trouvait pour l’entraîner dans une impasse. Max est un homme assez agité, voire fébrile. Il a peut-être des raisons de l’être, car cet avocat s’attaque à des intérêts auprès desquels sa vie ne pèse pas lourd. Il craint donc en permanence d’être empoisonné et jette sans cesse de la nourriture. Une sorte de garde du corps le protège, à moins qu’il ait été placé là pour le surveiller. Les menaces sont imprécises mais rôdent autour du couple formé presque par hasard, et au moins par raccroc.
Il y a du thriller dans la trame du roman. Mais la piste de l’intrigue est masquée par une accumulation de détails qui finissent par prendre plus d’importance que le fil conducteur. C’est à travers ces détails que nous percevons le désarroi de Marie, les certitudes de Max, leur dérive commune – qui les entraîne sur des chemins divergents. En filigrane, Caroline De Mulder joue avec les enjeux réellement en cause dans certaines actions humanitaires détournées de leur sens. Et c’est de la même manière, en filigrane, qu’elle joue avec les aspects narratifs du texte, si bien que celui-ci épouse parfaitement la forme de son sujet fuyant, caché. Sa capacité à trouver la meilleure manière de construire un récit et de lui donner de la chair à travers les mots était une des grandes qualités d’Ego tango. Il fallait en trouver l’équivalent dans un autre monde. C’est fait aussi, dans une totale maîtrise qui fait adhérer sans réserves à Nous les bêtes traquées, avec la certitude rassurante qu’il y avait là, dès ces deux premiers romans, le début d’une œuvre riche d’immenses possibilités. On ne s’est pas trompé puisqu’elle a, depuis, largement confirmé les espoirs qu’on plaçait dans son œuvre naissante.

samedi 28 janvier 2017

Patrick Grainville entre Rubens et un tigre

Un éclair de feu, bref, incompréhensible, a marqué Louise et Luc pour la vie. Ils l’ont aperçu entre deux pierres d’une muraille, ils voudront comprendre. Les rayures fauves d’un tigre conduisent leur destin, leur fournissant au passage quelque chose de la sauvagerie de l’animal, de son appétit de vivre, peut-être même de sa férocité.
Patrick Grainville ouvre son nouveau roman sur une image fugitive mais elle marque personnages et lecteurs comme au fer rouge. Comme le symbole, aussi, de ce qui va suivre, et où on retrouve chez l’écrivain le plaisir du surgissement bestial de la nature, y compris la nature humaine. Louise et Luc, jeunes amants, sont armés, pour leur défense, de ce qu’ils savent de leurs parents où la légitimité des couples est ébranlée par les lois du désir – le père de Louise, qui surprend les adolescents de quatorze ans dans la frénésie de leur étreinte, a lui-même été vu par ceux-ci avec la mère de Luc.
Les sens exacerbés resplendissent comme resplendit le corps d’Hélène, fille de la gardienne du domaine où rôde le tigre et dont le propriétaire, « le vieux Paul », cultive son goût des chairs opulentes. Hélène, la jeune fille dont Louise et Luc ne savent pas encore s’ils la trouvent moche ou belle, a quelque chose d’Hélène Fourment, épouse et modèle de Rubens. Les deux Hélène se confondent de plus en plus dans un imaginaire enrichi de comparaisons.
Les rapports intimes entre l’œuvre romanesque de Patrick Grainville et la peinture fournissent à l’auteur de solides points d’appui à partir desquels se déploie avec verve un univers où l’intensité est la règle. Hokusai, dans Le baiser de la pieuvre, George Catlin, dans Bison, pour citer deux exemples récents, avaient emporté les personnages au-delà d’eux-mêmes. Rubens, dont on apprendra en cours de lecture qu’il a peint des tigres, n’est pas placé à l’avant-plan de la même manière. Mais sa présence est une clé pour nous, comme pour Louise et Luc.
Les emportements de leurs découvertes se transformeront, bien entendu, avec l’âge, en même temps qu’ils s’ouvriront à d’autres relations et à des cultures nouvelles. Les lettres d’Asie que Louise envoie à ses amis sont des merveilles, malgré la fragilité qu’elles traduisent. Mais toute vie est fragile, même celle d’un tigre nommé Nabucco dont on se souviendra longtemps.

vendredi 20 janvier 2017

Les romanciers qui vendent sont aussi les plus lus

Depuis 2005, Le Figaro publie, à cette époque de l’année, les résultats d’une enquête sur les romanciers français qui se vendent le plus. Pour la première fois en 2017, l’institut d’études GFK y intègre les romanciers traduits. Assez logiquement, le palmarès qui était de dix noms passe au double. Décryptage.
Une première remarque vient à l’esprit en lisant, en « accroche » de première page du Figaro paru hier : « Le palmarès des romanciers les plus lus en 2016 ». Au sens propre, il ne s’agit pas de cela et le titre de l’article qui commente les résultats est plus précis : « Les vingt romanciers qui vendent le plus », même s’il était question de « Ce que les Français lisent vraiment » en tête de page.
L’enquête porte sur les ventes et non sur la lecture. Certes, les tendances doivent être proches, mais n’oublions pas les livres achetés et abandonnés à la dixième page – ni, dans l’autre sens, ceux qu’on se prête dans une chaîne de lecteurs parfois longue. Nous parlerons donc, plus clairement que Le Figaro, des meilleures ventes de romans en France, à travers vingt auteurs. Qui « pèsent », ensemble, 13,5 millions d’ouvrages en grand format ou au format de poche. En gros, un roman sur quatre sur l’ensemble du marché. Combien d’autres auteurs pour se partager le reste ? L’écart est immense entre le best-seller et la « petite » vente, voire la vente « moyenne ».
Surtout quand Guillaume Musso, à lui seul, premier de classe, affiche au compteur 1 833 300 volumes vendus en 2016. Le chiffre est impressionnant, il ne correspond en rien cependant à la qualité très moyenne de ses romans, qu’il s’           agisse de La fille de Brooklyn, paru en mars dernier, ou de L’instant présent, réédité simultanément en poche. Marc Levy, dont les actions sont en baisse après qu’il avait longtemps côtoyé ces sommets, reste millionnaire en ventes, mais Michel Bussi, le géographe devenu auteur de polars à succès, et Anna Todd, la sado-maso molle, le précèdent. Anna Todd est la première romancière traduite à faire son apparition dans cette liste.
Une intrigue policière ou le sens du suspense qui va bien au thriller sont des arguments puissants. Outre Michel Bussi, on note la présence de Harlan Coben, Mary Higgins Clark, Paula Hawkins, Franck Thilliez, Stephen King, Maxime Chattam, Camilla Läckberg et Michael Connelly. C’est presque la moitié du palmarès.
Le livre « feel good » est lui aussi en vogue. Laurent Gounelle et Gilles Legardinier en ont fait leur cheval de bataille. Et les grands sentiments, jusqu’au dégoulinant, trouvent aussi leur place avec Agnès Martin-Lugand, Danielle Steel ou Agnès Ledig.
On notera la parité presque parfaite entre romancières et romanciers : neuf femmes sont présentes, et onze hommes. Ce qui fait penser à cette réflexion habituelle : la plus grande partie des lecteurs sont des lectrices. Pour qui, suppose-t-on, il n’est pas désagréable de se retrouver dans un univers créé par une femme, sans que cela les empêche d’aller voir du côté des romans écrits par des hommes.
Nous n’avons rien dit encore de trois romanciers (dont deux femmes) qu’il est impossible de ranger dans un tiroir étiqueté : « Recettes du succès ».
Françoise Bourdin, travailleuse de fond (deux romans publiés par an en moyenne), s’attache à la province, comme souvent Michel Bussi, où elle déroule des histoires de famille dans une tradition que l’on pensait morte et dont on constate qu’elle a encore ses partisans.
David Foenkinos, c’est l’éclat des paillettes dans l’écriture, une fausse naïveté qui séduit ou agace, mais retient jusqu’à l’attention des jurys de grands prix littéraires. Sauf erreur, il est d’ailleurs le seul, dans ce palmarès, à cumuler un Renaudot, un Goncourt des Lycéens et une place parmi les romanciers les mieux vendus de 2016.
Enfin, relevons le cas très singulier d’Elena Ferrante, mystérieuse signature derrière laquelle se cache une écrivaine dont la tétralogie de L’amie prodigieuse (le troisième tome vient de paraître en français) possède un souffle rare. L’ampleur du projet littéraire s’impose avec évidence. On accompagne Elena et son amie Lila depuis leur enfance et leur amitié napolitaines. Elles sont inséparables, mais comme deux faces opposées d’une seule entité. Lila est la plus sauvage, elle bénéficie d’une sorte de génie naturel qui lui permet de briller dans tous les domaines qu’elle aborde, serait-ce avec un apparent dilettantisme avant de laisser tomber. Elena, la narratrice, dont on a remarqué le prénom en commun avec le pseudonyme de la romancière, est plus besogneuse, soucieuse de bien faire. Et elle fait bien puisqu’elle passe du dialecte à une langue italienne châtiée pour écrire un livre à succès. Son inspiratrice, son modèle, celle à qui elle veut plaire restant Lila, dont elle sait qu’elle ne possède pas les capacités.
C’est formidable, c’est populaire, c’est littéraire. C’est l’exception.

P.-S. Livres Hebdo publie aussi, aujourd'hui, son palmarès des meilleures ventes de 2016. Sans surprise, le nouveau volume de Harry Potter surclasse la concurrence.

jeudi 19 janvier 2017

Quand Alain Mabanckou déçoit

Qu’est devenu le style charnel et envoûtant d’Alain Mabanckou ? Fallait-il, pour être remarqué dans une rentrée littéraire avec Petit Piment, et espérer mieux qu’un Prix Renaudot, lisser les aspérités de l’écriture pour la rendre accessible à tous ? L’effet médiatique est réussi : jamais roman d’Alain Mabanckou paru au mois d’août n’avait été considéré à ce point comme un événement. Mais jamais non plus, et il est attristant de devoir le dire, l’écrivain ne nous avait déçu à ce point.
Petit Piment, qui donne son titre au livre, est pourtant un beau personnage. Avec la naïveté de son jeune âge au début de sa scolarité à l’orphelinat de Loango, il découvre un monde en mutation lors de la Révolution socialiste scientifique – et les impasses qui en découlent. L’école de la rue, à Pointe-Noire, se révélera plus efficace pour l’aider à grandir, au milieu des dangers les plus divers. Et des tentations les plus irrésistibles.
Mais la trajectoire de Petit Piment est devenue, dans le roman, une histoire parmi toutes celles que l’écrivain aurait pu cueillir dans son Congo natal. Il s’en est contenté, oubliant d’en faire une matière littéraire.

mardi 17 janvier 2017

Napoléon, un retour haut en couleurs

Romain Puértolas ne s’était pas fait attendre longtemps : après La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel, son deuxième roman paru au début de 2015, le troisième l’avait suivi six mois plus tard. En même temps que le retour de l’auteur de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, on salue celui de Napoléon, pêché dans les filets de l’écrivain en même temps que dans ceux d’un chalutier norvégien.
On vous explique en deux mots : Napoléon n’était pas mort à Sainte-Hélène, il était seulement dans le coma et les cendres d’un autre se trouvent aux Invalides tandis que le corps du grand homme était, avec son cheval, préservé de la corruption des chairs au fond d’eaux glaciales. Hibernatus-Napoléon dégelé, reconnu, accepté pour ce qu’il est, fait route vers la Corse pour prendre une retraite bien méritée en compagnie d’un natif de l’île prêt à l’accueillir.
Il découvre les changements survenus en son absence, arbore un tee-shirt de Shakira, apprécie le champagne noir (le Coca-Cola Light), considère avec intérêt les progrès de la technique qui lui auraient permis de l’emporter à Waterloo et, comme il est très intelligent (on nous le dira assez souvent pour ne l’oublier jamais), intègre les nouvelles données géopolitiques cachées derrière des mots dont Internet lui fournit le sens : « Daesh, salafiste, charia, fatwa, djihadiste, al-Sham ». Il en a maté d’autres, il se sent capable de redevenir le super-héros qu’il fut en son temps.
Pour proposer ses services de chef de guerre, une seule adresse : le palais de l’Elysée. Il y rencontre, après avoir récupéré son bicorne aux Invalides, un François Hollande pas mécontent de trouver un candidat compétent à la castagne. Mais rapidement refroidi par son responsable de communication qui lui rappelle quel homme de pouvoir a été Napoléon. Pourquoi aurait-il changé ?
Pas d’armée officielle pour mener son nouveau combat, donc. Qu’importe, il recrute une Nouvelle Petite Grande Armée. C’est éclectique : cinq danseuses de french cancan, un contorsionniste, un balayeur noir, un Corse, deux de ses trois descendants vivants – une prostituée fatiguée et l’imam de la Grande Mosquée de Paris. En fin stratège, Napoléon a un plan pour vaincre l’adversaire sans verser de sang. Car il est fatigué des cadavres et des blessés qui ont jalonné la première partie de sa vie.
Re-vive l’Empereur est une succession de moments savoureux qui rebondissent les uns sur les autres en une joyeuse pagaille. On se régale particulièrement du passage de Napoléon chez les fous – car c’est par là que passent tous ceux qui se prennent pour l’empereur. Mais Romain Puértolas tient sa petite troupe avec plus de fermeté que dans ses deux premiers romans. Il n’a pas attendu l’attentat à L’Hebdo des Charlots, comme il l’appelle dans le roman, pour savoir que l’humour est une arme efficace contre les dérives du pouvoir. Et il l’utilise en artiste imaginatif.

samedi 14 janvier 2017

14-18, Albert Londres : «Le mal n'est jamais tué»



Ce que Salonique pense de la soumission de Constantin

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Salonique, 11 janvier.
(Retardée dans la transmission.)
La Grèce vient donc d’accepter notre ultimatum. On ne sait pas ici ce que l’on en pensera en France, mais je vais vous dire tout ce suite ce qu’on en pense à l’armée d’Orient. On pense que cela n’a aucune importance parce que cette acceptation ne change rien à la situation.
L’Allemagne n’étant pas encore prête, Constantin, comme par le passé, acquiescera à tous nos vouloirs. Nous lui aurions demandé le Parthénon pour le remonter place de la Concorde qu’il aurait dit : « Prenez le Parthénon. » Qu’est-ce que cela peut bien lui faire quand nous le forçons de nous promettre des choses, puisqu’il est résolu d’avance à ne pas les tenir.
Cette fois, dirons-nous, nous lui avons fixé un délai. En Orient, les délais sont des bagatelles qui ne comptent pas, c’est comme le temps, ça n’est pas pris au sérieux. Tout ce que Constantin a vu dans celui que nous lui imposions, c’est qu’il donnait quinze jours de plus pour se retourner.
Quand on persiste à appliquer sur le même mal le même remède qui l’endort mais ne le guérit pas, le mal n’est jamais tué.

Le Petit Journal, 14 janvier 1917.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

vendredi 13 janvier 2017

Les finalistes du Grand Prix RTL/Lire

Je faisais bien de vous parler, hier, de Tanguy Viel. Avec le grand souci de cohérence qui est le mien, je prolonge aujourd'hui les propos sur cet écrivain dont le nouveau roman est, avec son titre singulier (Article 353 du code pénal), retenu dans la sélection finale du Grand Prix RTL/Lire.
Ils sont encore cinq, parmi lesquels le best-seller annoncé de Daniel Pennac qui signe le grand retour de Malaussène. Je note aussi la présence d'un éditeur (Fleuve) assez peu habitué à trouver une place dans ce genre de sélection.
En attendant la proclamation du lauréat, qui pourrait être une lauréate (mais une chance sur cinq seulement, avec Carole Fives), en mars, voici la sélection.
  • Carole Fives. Une femme au téléphone (Gallimard/L’Arbalète)
  • Nicolas Maleski. Sous le compost (Fleuve)
  • Daniel Pennac. Le cas Malaussène (Gallimard)
  • François Roux. Tout ce dont on rêvait (Albin Michel)
  • Tanguy Viel. Article 353 du Code pénal (Minuit)

jeudi 12 janvier 2017

La possibilité d’un roman américain

Jim Sullivan est le chanteur préféré de Dwayne Koster qui aime écouter son disque le plus connu, UFO. Titre devenu mythique après la disparition – réelle – de Jim Sullivan, évaporé comme s’il avait été emporté par un OVNI (UFO en anglais) au Nouveau Mexique, près de Santa Rosa. On n’a retrouvé que sa voiture. La légende est en marche et Dayne Koster court derrière elle dans le roman qu’a écrit le narrateur de La disparition de Jim Sullivan, livre où Tanguy Viel fournit les clés d’un ouvrage que nous ne lirons pas. Tout en amassant sur lui un tas d’informations. Pourquoi et comment cette histoire est née de la volonté d’écrire un roman américain après en être longtemps resté aux romans français : « Mais ces dernières années, c’est vrai, j’ai fini par me dire que j’étais arrivé au bout de quelque chose, qu’après tout, mes histoires, elles auraient aussi leur place ailleurs, par exemple en Amérique, par exemple dans une cabane au bord d’un grand lac ou bien dans un motel sur l’autoroute 75, n’importe où pourvu que quelque chose se mette à bouger. »
Il faut être mainstream ou disparaître comme auteur, c’est en gros ce que pense l’écrivain quand il accroche une carte des Etats-Unis au mur de son bureau et choisit Detroit comme décor – une ville où un habitant peut voir jusqu’à trois mille deux cents vitres en même temps : « Je n’ai jamais bien compris ce que ça voulait dire, trois mille deux cents vitres en même temps, mais, me suis-je dit, si j’écris une chose comme ça dans mon roman, alors on pourra comprendre que mes personnages habitent une grande ville complexe et internationale, une ville pleine de promesses et de surfaces vitrées. » Puis il faut donner au personnage principal, Dwayne Koster, les caractéristiques d’un héros de roman américain : la cinquantaine, une vie sentimentale qui s’est compliquée, enseignant à l’université, lecteur de Moby Dick… Il faut aussi introduire des flash-backs, même inutiles, fournir des détails en abondance, intégrer les attentats du 11 septembre 2001, imaginer un adultère, « un point très important du roman américain, l’adultère », etc.
Il faut surtout, et Tanguy Veil s’y emploie avec une redoutable efficacité, démonter les clichés du roman américain standard, autant dire une série télévisée, jouer avec eux et les remonter autrement. Le grand meccano de la fabrication littéraire dévoile ses rouages, à la fois simples et sophistiqués. C’est formidable de drôlerie et d’intelligence.

lundi 9 janvier 2017

Le journal éclaté de Dany Laferrière

Peut-être Dany Laferrière est-il un sage. Mais sans aucune illusion sur la valeur de cette sagesse depuis que sa grand-mère lui a enseigné d’où lui venait l’apparence de la sienne quand elle restait tranquillement assise à boire du café toute la journée : « de son arthrite qui la fait tant souffrir. » Dans L’art presque perdu de ne rien faire, il va son chemin en ouvrant les yeux sur sa vie et celle des autres, tente de comprendre ce qui a changé entre Haïti et le Canada, avec le passage des années et les innovations dont la technologie nous abreuve à si vive allure qu’il ne sait plus comment appeler un téléphone dont le nom change chaque année…
Rien ne lui est indifférent, l’amour et le chagrin, l’hiver et la chaleur, la politique et la culture – avec une place privilégiée, tout naturellement, pour la lecture : le chapitre qu’il consacre à « Un lecteur dans sa baignoire » donne envie de retrouver, toutes affaires cessantes, les livres qu’il commente avec la ferveur du moment de leur découverte.
Le sommeil et l’éveil se confondent : « Notre univers est trop pensé et pas assez rêvé », écrit-il dans « Le monde naît de la nuit ». Les îlots préservés par beaucoup sont, chez lui, d’une extrême porosité qui lui permet d’écrire « dans la langue de celui qui est en train de me lire » et justifie l’affirmation qui a servi de titre à un autre ouvrage : Je suis un écrivain japonais.
On est bien, dans ce journal éclaté, aux fragments regroupés en thèmes vagues dont chacun est précédé d’un poème. On se retrouve avec lui dans un café de Montréal et, s’il n’y est pas à ce moment-là, on le rattrape à New York ou à Tokyo. On devient nomade à le suivre de loin, car il n’y a aucune raison de placer exactement nos pas dans les siens, il suffit d’épouser une trajectoire qui est un état d’esprit. Optimiste, l’état d’esprit : il voit autour de lui des amis se remettre à la lecture de la poésie.

Cet article est repris, avec une quinzaine d'autres (dont trois entretiens), dans un petit volume publié en édition numérique par la Bibliothèque malgache (0,99 €).

vendredi 6 janvier 2017

Les débuts de Haruki Murakami

Deux romans : Haruki Murakami nous gâte. Oui, mais il s’agit de ses deux premiers textes de fiction. Ils n’avaient pas été traduits en français et proposent donc une séance de rattrapage de ses débuts, avant de devenir une star internationale de la littérature. Inquiet, peut-être, de l’accueil qui pourrait être fait à ces ouvrages de jeunesse, il leur donne une préface. Elle nous éclaire sur les circonstances de leur écriture et explique certaines limites du débutant. Un débutant doué, et il n’est pas besoin de lire dans une boule de cristal pour le prédire puisque son avenir est derrière nous.
Murakami explique une chose étonnante : en 1978, quand il a écrit Ecoute le chant du vent, il avait surtout lu des écrivains américains et russes mais ignorait tout de la littérature japonaise contemporaine. Devant les difficultés qu’il rencontrait, il est passé par la langue anglaise avant de s’adapter lui-même en japonais. « J’ai ainsi enfanté un texte particulièrement dépouillé », constate-t-il. Trouvant aussi, par ce biais, un style singulier.
On ne sait trop ce que la traduction française d'Hélène Morita en a conservé. Mais nous suivons sans difficulté la vie du narrateur et celle de son ami « le Rat ». Dans le premier roman bref, qui reçut le Prix Gunzo en 1979, les deux jeunes hommes sont dans la même localité et se retrouvent souvent dans un bar tenu par un Chinois. Dans le second, Flipper, 1973, où il n’est pas question d’un dauphin, ils sont éloignés mais nous restons en leur compagnie. Les personnages semblent posés à côté du monde réel, bien qu’ils l’habitent.
La principale caractéristique de ces deux ouvrages qui, en somme, n’en font qu’un, est leur grâce. Grâce encore fragile, certes, mais qui s’impose en particulier dans la seconde partie, au moment où le narrateur, en quête d’un modèle de flipper bien particulier, sur lequel il jouait autrefois, le trouve dans un hangar aux merveilles, bourré de machines rares, parmi lesquelles la sienne. Le moment est magique et Murakami a l’intelligence – déjà – de préserver la magie en évitant à son héros de faire les gestes attendus.

Grâce et magie : elles viennent probablement de l’instant où l’envie d’écrire a surgi, au cours d’un match de baseball : « Le bruit de la batte frappant la balle a résonné merveilleusement dans tout le stade. » Et voilà comment on devient écrivain.

mardi 3 janvier 2017

La mort de John Berger

J'ai beaucoup lu John Berger il y a longtemps, dans les années 70 et 80. Cet écrivain britannique, dont on vient d'apprendre la mort, hier, à 90 ans, a commencé à publier et à être traduit dès les années 60. Je reviens, en l'absence de documents plus anciens, sur un article que j'avais publié en 2009, à propos de deux traductions qui venaient de paraître, De A à X (traduit de l’anglais par Katya Berger Andreadakis), et Un métier idéal (traduit de l'anglais par Michel Lederer).

Il semble manquer quelque chose au titre : De A à X, deux lettres trop peu pour aller au bout de l’alphabet. Il manque, en réalité, bien autre chose : Aida et Xavier ne se voient plus. La première écrit au second pour lui dire combien il lui manque. Xavier est en prison. Pour longtemps. Jusqu’à sa mort, probablement. Aida, de l’autre côté des murs, subit la violence d’une répression sans logique apparente. Elle raconte son quotidien, pour tenter de prouver que la vie existe encore. Des gestes banals deviennent les signes d’une résistance qui ne dit pas son nom. De temps à autre, sur ces lettres retrouvées dans la cellule de Xavier, celui-ci a écrit quelques mots, en contrepoint plutôt qu’en réponse.
Ce roman épistolaire puise sa force dans ce qui n’y est pas dit. De ce que Aida et Xavier ont partagé autrefois, avant l’arrestation de celui-ci, nous ne saurons que deux ou trois choses, souvenirs sur lesquels Aida focalise la lumière. Les manques, il faudra les imaginer entre les lignes. Entre le passé et le présent d’une femme qui travaille dans une pharmacie et décrit parfois sa journée avec un grand luxe de détails. Il faut bien lutter contre l’absence avec les moyens du bord. Parmi les plus émouvants de ces moyens, des dessins de mains dans différentes positions, tenant ou non des objets, et qui ne peuvent pas toucher l’homme aimé…
Déchirant de sensibilité, De A à X semble faire écho à un ouvrage plus ancien de John Berger qui avait publié, il y a plus de quarante ans, Un métier idéal, enrichi des images de Jean Mohr. C’est le portrait d’un médecin de campagne anglais, John Sassall. Dans la campagne où il exerce son art – le mot « art » est irremplaçable –, l’écrivain et le photographe l’ont suivi pour des interventions graves ou insignifiantes. Dans sa première partie, le livre raconte des cas auxquels le médecin est confronté. L’intimité des patients est exposée sans voyeurisme, dans un mouvement d’empathie qui épouse celui du médecin. Introduction nécessaire qui nous place sur le terrain, en compagnie d’un homme étonnant. Ses compétences, sa valeur humaine, son idéal, seront analysés plus tard.
Plus tard, ce sera aussi le moment de détailler la relation entre médecin et malade. De définir la place du premier dans la communauté où il est installé. De s’ouvrir à ses doutes, à sa dépression chronique. D’essayer de généraliser, mais pas trop, l’approche du soigné par le soignant…
C’est un magnifique portrait. Et beaucoup plus que cela. Un livre que devraient lire tous les médecins et tous les malades, même potentiels. C’est-à-dire tout le monde.

dimanche 1 janvier 2017

Douze hommes et un zodiaque

Dans la scène initiale, ils sont douze hommes, rassemblés le 27 janvier 1866 au fumoir de l’hôtel de la Couronne à Hokitika, Nouvelle-Zélande. Walter Moody y entre sans avoir été invité. Ni rejeté, d’ailleurs. Mais le jeune Britannique en quête de l’or dont on parle beaucoup dans la région a le sentiment d’avoir interrompu quelque chose. Tout le monde s’est tu avant même son arrivée, le bruit de ses pas dans le couloir a suffi à interrompre les probables conversations. Le nouvel arrivant a pénétré à l’intérieur d’un cercle fermé sur un secret, sur un mystère, sur une intrigue, tout cela à la fois, et qui ouvrira lentement ses plis pendant près de mille pages.
Les Luminaires, deuxième roman d’Eleanor Catton, est une redoutable machine narrative construite avec une remarquable précision. Son architecture générale repose sur une solide structure. Les personnages présents dans la pièce où nous entrons avec Walter Moody sont douze, comme les signes du zodiaque, comme les parties de l’ouvrage. Par ailleurs, la taille des chapitres et des parties va en diminuant, ce qui donne l’impression d’un roman de plus en plus pressé d’arriver à son terme tandis que les titres des chapitres deviennent plus longs que leur contenu. L’effet est assez étonnant, le sens de ce que nous lisons dans le texte se révélant seulement si on prend la peine de bien lire des intitulés qui peuvent aller jusqu’à remplir une page. La matière de la fiction se renverse, peut-être était-ce le moment de retourner le sablier du temps.
Les jurés du Man Booker Prize qui ont récompensé Les luminaires en 2013 ont probablement été aussi impressionnés que nous par la construction formelle. Mais elle ne serait rien sans le souffle fourni par des personnages aux caractères de plus en plus précis, qui jouent des rôles doubles ou triples dans des affaires embrouillées où dominent longtemps les incertitudes. Les données de base sont pourtant limitées : Crosbie Wells a été retrouvé mort dans sa maison isolée et Emery Staines a disparu après avoir été vu pour la dernière fois par Anna Wetherell, notoirement prostituée. Au tribunal, quand les nœuds auront été assez resserrés pour en arriver là, l’honorable juge Kemp fera, à propos de la profession de cette dernière personne, une mise au point pour éviter tout écart de langage : « En évoquant le ci-devant métier de Mlle Wetherell, vous pourrez choisir parmi les termes de “péripatéticienne”, “belle-de-nuit” ou “praticienne du vieux métier”. Me fais-je bien comprendre ? »
Car tout ne peut être nommé abruptement, il faut y mettre des formes. La citation, qui relève par elle-même de l’anecdote, est dans sa signification représentative des Luminaires : chaque élément de vérité est, de la même manière que l’or qui fait affluer les aventuriers dans la région, extrait avec beaucoup d’efforts de tout ce qui empêchait de la voir.
A la surface du récit, celui-ci se déroule comme un roman du dix-neuvième siècle, où tout est expliqué, décrit, placé sous différents éclairages. Si l’on se satisfait de cette lecture, il y a déjà bien du plaisir au rendez-vous. Mais, en se faufilant entre les événements, en les reliant sur terre et dans les constellations, on découvre les faces cachées d’un univers fictionnel riche de toutes ses strates. Un exploit littéraire, en somme.

jeudi 29 décembre 2016

Houellebecq, beauf un jour, beauf toujours

Le retour du grantécrivain est annoncé en cinq pages du Point, le seul hebdo, parmi ceux que je lis, à paraître cette semaine. Cinq pages, moins une de publicité, restent quatre. C'est moins que les 384 du Cahier de l'Herne qui sort la semaine prochaine, sorte de pierre tombale sur laquelle Michel Houellebecq pose en non-gisant puisque, il l'a revendiqué en titre de son exposition au Palais de Tokyo, il entend bien Rester vivant. D'accord, mais faut-il vraiment qu'il vienne, à intervalles irréguliers, occuper le terrain comme s'il était le seul écrivain qui compte dans la littérature française, voire mondiale? Comme s'il était un écrivain qui compte? Comme s'il était un écrivain...
Je prie les admirateurs de Michel Houellebecq de me pardonner - ce qu'ils ne feront probablement pas. Mais j'ai longtemps cherché en vain dans ses livres, et je le ferai encore, l'humour que lui attribuent bien des critiques, agenouillés devant la statue (debout, la statue, je le rappelle), implorant l'oracle de bien vouloir leur délivrer au moins une parcelle de sa Vérité (la majuscule s'impose). Voici donc, dans Le Point, spécialiste ès bonnes feuilles, les extraits choisis des inédits où, comme l'annonce le titre en corps 72 (je n'en sais rien, en fait, je n'ai pas mesuré, mais c'est grand, comme l'homme probablement), "Michel Houellebecq nous donne ses clés".
La vérité, c'est que les clés si aimablement fournies par l'auteur lui-même, dont seuls les naïfs peuvent croire qu'il est le mieux placé pour savoir où sont les serrures, ces clés, j'ai en effet une grosse envie de m'en emparer et de les jeter dans la première bouche d'égout venue.
Car enfin, a-t-on besoin de savoir ce que pense Michel Houellebecq de la mémoire de ses sens? Qu'il n'associerait jamais, au contraire de Proust, "un odorat ou un goût" (étrange rapprochement, par ailleurs, pour le goût, on voit bien, pour l'odorat, s'agit-il d'une exploration médicale du mécanisme qui nous fait reconnaître une odeur, enfin, pas lui, visiblement, ou voulait-il dire, mieux à propos, une odeur?), bref, non, tout cela ne le renvoie à aucun souvenir. En revanche, donnez-lui à toucher, à l'aveugle, une peau sur laquelle il a mis les doigts vingt ans plus tôt, et il vous dira à qui elle appartient, même si entre-temps elle s'est fripée. On avait déjà beaucoup ri avec la mémoire de l'eau, la mémoire de la peau est d'un meilleur humoriste - et pan! voilà que je trouve de l'humour chez Houellebecq!
Si le titre de cette note vous avait choqué, peut-être aussi vous a-t-il poussé à la lire jusqu'ici. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de beauf, vous demandiez-vous, surtout si vous avez lu Le Point où, c'est clair, le beauf, c'est le personnage joué par le père de l'écrivain, pas par l'écrivain lui-même.
Le premier jouait, le second, pas. La preuve par quelques éclats d'auto-admiration qui, désolé, ne me font pas rire.
Dans "Mourir I", il écrit: "j'ai fait fructifier mes capacités intellectuelles jusqu'à devenir, ça me paraît maintenant inutile de jouer la modestie, un des écrivains les plus doués de sa génération."
Et, dans un mail adressé à Teresa Cremisi, son éditrice, alors qu'il relit ses livres, pardon, son oeuvre, pour une réédition, le voilà en pleine phase d'autoréévaluation: "c'est vrai que j'ai fait des trucs bien. C'est quand même d'une violence assez sauvage, parfois, un sauvage attentat contre ma civilisation; mais ça méritait d'être écrit."
Autoréévaluation ou autocomplaisance? Et ce n'est pas beauf, ça?
Pour réévaluer (mais cela peut être à la hausse comme à la baisse) Michel Houellebecq sans les clés (si vous avez suivi, vous vous souvenez peut-être que je les ai jetées un peu plus haut), on lira ou relira Soumission, réédité au format de poche la semaine prochaine. Je vous souhaite bien du plaisir (ainsi qu'à moi, mais c'est ma vie privée).