vendredi 15 décembre 2017

Michel Zink, le Moyen Âge à l'Académie française

Hier, l'Académie française a voté pour choisir le remplaçant de René Girard, décédé. Michel Zink occupera donc le fauteuil 37, du haut de ses 72 ans et de sa connaissance intime des lettres du Moyen Âge. Il a, c'est naturel dans un domaine peu familier au grand public, écrit de nombreux ouvrages plutôt lus par des spécialistes ou des amateurs éclairés. Mais il a aussi toujours cherché à rendre accessibles sa matière de prédilection. Il avait ainsi, en 2014, porté le Moyen Âge vers les auditeurs de France Inter dans des chroniques devenues, l'année suivante, un livre, Bienvenue au Moyen Âge. Il avait aussi investi le roman policier et publié, notamment, Un portefeuille toulousain en 2007 chez Bernard de Fallois. Un peu d'auto-ironie sur ses propres recherches, un climat d'après-guerre assez pesant, il y avait là du plaisir d'écrire. Il a créé, j'en terminerai par là sans épuiser les détails de sa carrière, créé au Livre de poche la collection "Lettres gothiques" qui donne accès à des textes que l'on pensait réservés à un petit nombre. Je l'avais rencontré à cette occasion, en 1991. Entretien.

Michel Zink est un médiéviste heureux. Alors qu'il publiait jusqu'à présent, comme ses collègues, des ouvrages confidentiels à tirages très limités, le voici à la tête d'une collection grand public, avec les moyens de mener une politique qu'il nous a définie:
Nous voulons d'une part, fournir les textes essentiels de la littérature du Moyen Age et, en outre, intercaler de temps en temps des textes moins connus. En général, les textes seront intégraux, mais il y aura quelques exceptions. Par exemple, les œuvres complètes de Deschamps représentent, dans l'édition de la Société des anciens textes français, onze volumes, et nous ferons un choix, comme pour les troubadours dont nous proposerons une anthologie.
À quel besoin correspond le choix d'établir des éditions bilingues? Est-ce pour toucher à la fois le public cultivé et le public universitaire?
Oui. Ces livres doivent pouvoir servir aux étudiants et entrer dans les programmes universitaires. On ne peut de toute manière pas faire semblant indéfiniment que les étudiants n'utilisent pas de traduction pendant l'année, alors qu'ils le font. Donc, si on leur donne à la fois le texte originale et la traduction, c'est très bien. Mais comme il faut dépasser le public étudiant et toucher le public cultivé, l'idée est que c'est, après tout, du français, même si c'est du vieux français, et que les gens ont le droit de voir comment c'était, même s'ils ne lisent pas d'un bout à l'autre en ancien français. Mais ils peuvent s'y reporter pour comparer, et ça peut être pour eux une sorte d'initiation. Après tout, ce n'est pas si difficile. Si on se donne la peine d'en lire quelques pages en regardant la traduction, ça va tout seul...
Précisément, pour la traduction, préférez-vous une fidélité absolue ou un texte plus littéraire?
Il y a eu un peu des deux. On a commencé, avec La Chanson de la croisade albigeoise, par une traduction d'Henri Gougaud qui existait déjà. C'est une adaptation poétique: elle sonne admirablement, mais elle est loin du texte. Le reste du temps, on essaie d'avoir des traductions aussi fidèles que possible, mais il faut qu'elles soient lisibles sans effort et avec plaisir. Pour les textes en vers, en particulier, on essaie de traduire vers par vers, ce qui est une petite astreinte pour le lecteur moderne mais oblige le traducteur à garder le rythme original et simplifie aussi le contrôle sur le texte original. Il y a des réussites dans le genre, comme la traduction des Lais de Marie de France par Laurence Harf-Lancner. La traduction du Conte du Graal par Méla est aussi très bien...
Combien de titres pensez-vous publier dans cette série?
Il y en a trente ou trente-cinq en préparation. Cela continuera encore un petit peu, mais pas indéfiniment, parce que le nombre d’œuvres du Moyen Age qui peuvent intéresser un public suffisamment large n'est pas extensible. On en fera une quarantaine, peut-être jusqu'à cinquante, si les dieux qui règnent sur cette maison le permettent...

jeudi 14 décembre 2017

Qui est Patrice Nganang, écrivain en prison?

L'écrivain camerounais Patrice Nganang, né en 1970, a été arrêté le 6 décembre dans son pays d'origine, alors qu'il était sur le point de rentrer aux Etats-Unis, où il enseigne. Ne faisant guère dans la chronique juridique, non par manque de capacité à m'indigner mais par méconnaissance des sujets dont il peut être question quand on en arrive à des accusations précises (méconnaissance du dossier, aussi), je n'entrerai pas dans des explications qui n'en seraient pas en faveur ou en défaveur du détenu.
En revanche, si vous avez entendu parler de Patrice Nganang pour la première fois à cette occasion, je peux essayer de vous aider à comprendre quel écrivain il est, en vous disant quelques mots de Temps de chien, son livre le plus connu.
Sous-titré «Chronique animale», le roman de Patrice Nganang (prix Marguerite Yourcenar) est en effet la relation, au jour le jour, de la vie d'un quartier - ou plutôt d'un sous-quartier - de Yaoundé telle que la perçoit un chien. Son maître, aimé ou détesté selon les moments, tient un petit bar, haut lieu stratégique où tout se noue et se dénoue avec l'aide de l'alcool. Ce sont de longues conversations souvent absurdes dans lesquelles il est question de femmes et d'argent. Le quotidien n'est pas souriant, un humour franc y remédie. Mais Mboudjak, avec son regard de chien censé être plus objectif que celui des hommes, puisque soumis à d'autres contingences, est aussi un politique qui s'ignore. Et, sous couvert d'amuser par le grouillement d'anecdotes piquantes, Patrice Nganang fait aussi le constat de la pauvreté organisée.

mardi 12 décembre 2017

14-18, Albert Londres : «Par les routes douces de l’Italie...»



Le soldat de France dans la plaine vénitienne

(D’un des envoyés spéciaux du Petit Journal.)
Front italien, … décembre.
Par les routes douces de l’Italie, croyant, devant l’horizon qui s’offre, longer sans cesse le fond des tableaux de Léonard, l’armée française, en colonnes, s’en va marchant. Si les troupes connaissaient des dimanches et s’habillaient, à ce propos, d’un uniforme neuf, nous dirions, tellement les nôtres sont d’une haute tenue, que tous les jours ici sont dominicaux. Rasés, cirés, sanglés, la cigarette ou la pipe fine à la bouche, le fusil jeté sur l’épaule et légèrement porté, sous les yeux des Lombardes et des Vénitiennes, ils traversent les villages. Ils sont tous de l’aristocratie de l’héroïsme et le montrent. Leur aisance est frappante. Elle est dans leurs yeux, nul étonnement béat, ils regardent, assimilent et vont. Dans leur esprit, nulle interrogation, nulle crainte surtout. Ils sont prêts à ce qui les attend. L’ordre règne en eux. Soldats connaissant leur métier de soldat, ils s’avancent posément vers ce que l’avenir va encore proposer à leur courage. Le Baedeker en main, comme ce matin dans une colonne j’en ai vu quatre, d’un pas souple, ils avaient les étapes qui les conduiront où on les conduit. Ainsi portés, superbes, ils recommencent l’histoire, le soleil frappant sur leur casque.

À 117 ans de distance

Tout à l’heure j’en ai rencontré avec leur musique et qui, au milieu d’eux, avaient déployé le drapeau. Ils étaient à la sortie d’un village, je les ai suivis. Les jeunes Italiens, comme une grouillante petite meute, tout au long, les assaillaient de sauts joyeux. Ils jouaient Sambre-et-Meuse. En trois années, quoique ayant besoin de la faire sonner chez nous, nous avons porté sous beaucoup de cieux la marche française. Un de plus. Ils jouaient donc. Ils n’allèrent pas loin sur la grand’route, ils tournèrent. Le Campo Santo s’ouvrait en face, ils se rendaient au cimetière. Là, parmi les tombes italiennes, s’élève une colonne. Elle dit qu’un jour, dans ce pays même, des soldats français sont tombés dans la gloire et que leurs ossements gisent dessous. Cela remonte à 117 ans. Nous sommes à Montebello. Dominant le village, un château rose sombre brille au soleil. En juin 1800, Lannes commandant, des Français venus des mêmes régions que ceux-ci montèrent à l’assaut. Ils eurent le piton, ils taillèrent dans l’ennemi, l’ennemi retraita. Lannes fut fait duc. Le clairon salue, le drapeau s’incline devant la stèle, les yeux se lèvent vers le château, s’il fallait le reprendre, les fils sont là.

Où passèrent leurs pères

Les fils bénéficient des pères. Pour ces Italiens, pour ces Italiennes qui vivent où nous passons, ces soldats, venus de l’autre versant des Alpes, ont sinon des figures du moins un nom qu’ils reconnaissent. Ceux qui furent à l’école savent que les villages qu’ils habitent ou les villes qu’ils aperçoivent des hauteurs sont à la fois sur le territoire d’Italie et dans l’histoire de France. Brescia, Vérone, Vicence, Mantoue sont comme des ex-voto signalant aux citadins le passage des Français. Ceux qui ne connaissent leur pays que par les conversations de foyer, se rappellent que le dernier vieillard de la maison, tenant pour son compte sa science d’un autre vieillard, leur parlait de nos ancêtres.
Celui qui aujourd’hui descend de l’Aisne ou de Verdun rencontre donc encore des regards qui lui parlent de ses pères.

La nappe

Les nôtres ne sont pas en terre étrangère. Pour l’instant, celle qu’ils foulent leur semble même plus avenante que celle qu’ils viennent de quitter. C’est qu’ils sont comme en visite et que leurs amis se mettent en frais. Les cantonnements de France ne sont pas sans avoir laissé des rancœurs à nos soldats, la meilleure grange n’était pas toujours pour eux. Ici elle leur est ouverte. Plus de trois années de familiarité avait provoqué des aigreurs dans le mariage des villageois et des combattants retour de tranchée ; en Italie c’est la lune de miel. On les regarde avec un cœur tendre, on leur donne ce qu’on a de mieux, on provoque leur désir de confort. Non seulement on ne leur refuse pas une table pour leur popote, mais… mais… écoutez, ceci est une petite histoire : dans un de ces villages de Vénétie, six cavaliers se promenaient. Ils étaient en halte de deux jours. En route, l’appétit les prit, le temps est sec, soleil et froid, leur estomac, après la marche se découvrait des profondeurs. Avoir faim, en pays étranger, est déjà commencer à parler la langue.
Du désir de manger à la nécessité de se faire comprendre, il y a beaucoup d’intelligence. Les six cavaliers rentrèrent dans une maison. À coup de dictionnaire et de gestes, ils s’expliquèrent. On les saisit. Les hôtes achetèrent ce qu’il fallait, on le fit cuire, tout était prêt. L’appétit est impatient. Les plats fumant, les six cavaliers firent entendre qu’ils se mettaient à table. Les hôtes les arrêtèrent. Il manquait encore quelque chose. On était allé le chercher de porte en porte, la marchandise étant rare. Enfin, la jeune fille revint, elle apportait l’objet ; elle avait visité plusieurs voisines pour le trouver, c’était une nappe.
Français qui savez de la sorte vous faire distinguer, vous n’êtes pourtant que des soldats, mais tous ici, quelle allure !

Le Petit Journal, 12 décembre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 11 décembre 2017

John Le Carré dévoile le dessous des cartes

Parmi les films tirés de ses œuvres, estime John Le Carré, les meilleurs « sont ceux qui n’ont jamais vu le jour. » Si l’on en juge d’après les noms des réalisateurs tentés par une adaptation sans aller jusqu’au bout, il a peut-être raison : Fritz Lang, Sydney Pollack, Francis Ford Coppola ou Stanley Kubrick. Mais, lui dira Pollack, « pourquoi vous acharnez-vous à écrire des bouquins si compliqués ? »
La réponse à la question du cinéaste se trouve entre les lignes du livre autobiographique de John Le Carré, Le tunnel aux pigeons. En deux explications.
La première est apportée par les scènes où David Cornwell – son véritable nom – est sur le terrain. Le terrain est complexe et il faut bien que les romans rendent compte de l’embrouillamini qu’est souvent la réalité. Les lecteurs de ses livres, de La Taupe à Un traître à notre goût, d’Une petite ville en Allemagne au Chant de la mission se réjouiront de découvrir le dessous des cartes. Ce qui, dans le travail d’espion sans grade, dans les rencontres, dans les voyages, a été emprunté à ses notes prises sur le vif par l’écrivain. On relève au passage qu’il fait davantage confiance à celles-ci qu’aux photographies qu’il aurait pu prendre – et dont il se passe donc sans regrets. « Quand j’écris une note, ma mémoire enregistre cette pensée ; quand je prends une photo, l’appareil me vole mon travail. »
Certains souvenirs ont une saveur toute particulière. L’histoire des rencontres avec Yasser Arafat, par exemple, semble inventée tant elle est hors normes. A cette occasion, et en quelques autres, on comprend comment Le Carré voyage, quand c’est dans le but d’écrire un roman, en compagnie de ses personnages : ce qu’il vit, il ne le ressent pas directement lui-même mais le donne à connaître à ces êtres de fiction qui s’animent et réagissent à travers lui. « J’ai longtemps cru ma façon de procéder unique, jusqu’à ce que je rencontre un célèbre photographe de guerre qui m’avoua que c’était seulement lorsqu’il regardait dans le viseur de son appareil que sa peur le quittait. »
La deuxième explication à la complexité de ses livres est plus personnelle, liée à son enfance. C’est la plus intéressante. Il écrit : « Ce n’est pas l’espionnage qui m’a initié au secret. La tromperie et l’esquive avaient été les armes indispensables de mon enfance. » La preuve par l’absence de la mère et la carrière assez particulière de son père, escroc de haut vol, séducteur entouré d’une cour d’admirateurs et encore davantage d’admiratrices. Face à lui qui pratiquait le mensonge et la dissimulation comme des arts à part entière, il fallait bien se défendre. Ce qu’apprit très vite l’enfant, l’adolescent, l’adulte – et l’écrivain, « fils du père de l’auteur », comme il l’écrivait en ajoutant sa signature à celle que Ronnie, le père, avait déjà apposée sur certains exemplaires de ses romans. Il avait inventé ses vies, le fils allait en inventer d’autres.

vendredi 8 décembre 2017

14-18, Albert Londres : «Ne sommes-nous venus que pour recevoir des fleurs?»



Pendant une heure d’attente…

Notre correspondant de guerre à l’armée française d’Italie nous a adressé, avant les derniers combats des Sept-Communes, la lettre suivante, dans laquelle, on va le voir, il prévoyait la formidable pression austro-allemande qui devait se produire sur le front de montagnes italien.
Front italien, … décembre.
Pour qu’on les saisisse dans leurs conséquences voulues, les événements présents du front d’Italie ne veulent pas qu’on les bouscule ni qu’on les regarde à travers une vitre d’automobile.
Nous avons dit le désastre, quelques-unes de ses causes : tâtonnement gouvernemental, misère humaine, propagande pacifiste, fraternisation, illusion de naïf, il en est d’autres, elles n’ont sans doute pas concouru au malheur avec autant d’efficacité que les premières, mais, sous la clarté tragique de l’invasion, elles se dessinèrent menaçantes. Alors que les unes sont de l’ordre moral, les secondes se rattachent à l’ordre pratique. L’Entente qui n’aurait dû faire qu’une armée résumant en elle toutes les expériences de la formidable leçon de guerre, que les peuples, ayant cependant passé l’âge de l’école, les pieds dans le sang, depuis plus de trois ans se mettent chaque jour furieusement à apprendre, l’Entente ne s’entendait pas. Non qu’elle ne s’aimât point ! Elle s’aimait, mais chacun chez soi. Quand une de nos nations avait trouvé un bon procédé pour tuer du Boche et s’en défendre, croyez-vous qu’elle appelait immédiatement ses autres sœurs pour le leur donner ? Elle ne les appelait pas !…

Ce que préparent les Allemands

L’Italie fut donc envahie, et depuis ? Depuis ? voilà :
Les troupes, ayant vu que lâcher le fusil pour prendre la branche d’olivier et marcher en chantant vers leur foyer ne leur avait pas rapporté la paix, ont repris la baïonnette et luttent. Dans l’angoisse de la retraite, plus vite que les armées, l’esprit public franchissait les rivières. Avec une agilité qui, par suite de son essence légère, ne peut appartenir qu’à lui, il passait la Piave, il passait l’Adige, il passait presque le Pô. Qu’il revienne en arrière. Venise est toujours italienne. La Piave est la barrière. Une main nouvelle qui prend le commandement, le réconfort moral des alliés qui accourent, le réveil d’un patriotisme qui montait à mesure que la Patrie diminuait, ont fait se redresser nos alliés. Ils tiennent. Ils tiennent sur un front qui va subir de grands assauts.
Ce front a deux faces : la Piave et la région d’Asiago. La Piave est plus connue, mais huit jours encore et un autre point va jouer le premier rôle. De la Piave, dans ce terrain bas coupé de fossés, de lagunes, inondé, les Italiens ont fait leur Yser. Sur cette ligne, leur amour de leur splendide patrie leur est remonté au cœur. Là, pour la première fois, ils ont combattu et battu l’Allemand. Et l’Allemand ne passa pas.
Mais la région d’Asiago jouera le premier rôle. C’est l’angle critique. Les Allemands, voulant descendre dans la plaine vénitienne, ont commencé par la dominer.
Ce furent les combats d’Asiago. Ils prirent Asiago, ce furent les combats du monte Grappa et du monte Tomba. Nos Mort-Homme et nos Vieil-Armand n’ont pas plus fait frémir les nôtres qu’au sort du monte Grappa et du monte Tomba n’ont frémi les Italiens. Pendant dix jours, dans les neiges, attaques et contre-attaques formidables. Les colonnes autrichiennes et allemandes, voulant s’assurer l’entrée des vallées, arrivaient en force. Elles ont le plan de pénétrer dans la plaine par Bassano. Des prisonniers portaient sur eux des ordres réglant leur arrivée dans cette ville. Et ce plan, ils le mûrissent. Ils ont maintenant les sommets. Ils sont sur le monte Tomba. Ils tiennent la plaine sous leurs yeux. Ils défendent farouchement que l’on vienne voir chez eux ce qu’ils préparent. Quand cinq de nos avions s’élèvent, trente des leurs barrent le passage. On sait quand même. Dix divisions boches se rassemblent là. Pour couper toute la Vénétie, pour rééditer leur coup d’octobre, ils concentrent.

Et les Français ? Et les Anglais ?

Alors, et l’armée française ? et l’armée anglaise ? Où sont-elles ? Ne sommes-nous venus ici que pour promener dans les plaines lombarde et vénitienne nos héros de trois années ? Ne sommes-nous venus que pour recevoir des fleurs, que pour faire sortir aux balcons les femmes italiennes le sourire sur le visage et la main aux lèvres ? Que pour nous faire appeler sur tous les murs des communes « frères d’amour et de combat » ? Que pour dessiner, tout le long de ces campagnes magnifiques, une reconstitution d’une époque glorieuse ? Pas précisément. Les Allemands concentrent, nous sommes là. Que faisons-nous ? Bonaparte lui-même, s’il n’en était vexé, en resterait fort étonné. Il est des leçons qui ne peuvent plus servir et des ambitions qui ne conviennent pas à tout âge.

Le Petit Journal, 8 décembre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

jeudi 7 décembre 2017

Prix Rossel 2017 : Laurent Demoulin

L'unanimité est assez rare dans un jury littéraire. C'est elle cependant qui vaut le Prix Rossel 2017 à Laurent Demoulin pour Robinson.
Robinson, fils d’un narrateur que l’on devine proche de l’auteur, est dans son île de « oui-autiste », à côté des « non-autistes ». Ceux-ci, pour la plupart, éprouvent quelque gêne à découvrir des comportements sans rapport avec leur normalité. « Robinson n’a aucun problème. Parfois, il s’ennuie, parfois il râle, parfois il a mal au ventre. Mais la plupart du temps, il est gai, harmonieux, bien dans son corps, content de ses occupations. Il n’a pas de problème. Mais il en est un. Dans le monde tel qu’il est et tel que de plus en plus il devient. »
La vie quotidienne est pleine d’attentions particulières, car Robinson, dont le prénom est aussi le titre du livre, doit être tenu à l’œil. Un instant de distraction suffit à ouvrir la possibilité d’une catastrophe. Liée, souvent, à l’usage que fait l’enfant de ses déjections – appelées par leur nom, et fâcheusement enclines à se répandre : « Ce livre qui a d’abord cru s’intituler L’Amour et la Merde aurait-il pu porter le titre La Merde et la Mort ? »
Tout le monde chie, remarque l’auteur – Marie, le Christ, Karl Marx, etc. Mais c’est plus visible chez le oui-autiste pour qui tout peut être manipulé comme un jouet sorti de lui-même. Les murs, les tapis, les draps, rien n’échappe à l’artiste prêt à utiliser toutes les surfaces à sa portée. Le plus trivial, le plus dégoûtant, n’a plus rien de trivial ni de dégoûtant, si bien qu’on peut en parler comme d’un élément parmi d’autres dans la vie amoureuse qui relie le père et le fils. Le premier souffrant cependant du dos à force de porter un enfant de plus en plus lourd.
On connaissait Laurent Demoulin poète et universitaire. Le voici d’ailleurs, ou son double, invité à prononcer une conférence sur Roland Barthes et le roman contemporain, partagé, le temps de préparer son texte : « Durant cinq jours, mon quotidien est écartelé entre Barthes, que je lis et relis, et Robinson, que je suis et resuis, du regard et à la trace, Robinson et Roland, Barthes et Binson, Rolinson et Robin Barthes, Robarthes et Barthinson. » Le poète est toujours là, l’universitaire aussi. Mais pas seulement : de la même manière que Robinson fait œuvre artistique brute (et puante) avec sa merde, l’écrivain s’empare de ses tourments et de ses joies, sans rien masquer des premiers bien que les secondes laissent, chez le lecteur, les traces plus profondes de moments de grâce.

La mort de William H. Gass

Cette fois, ce n'est pas une dépêche AFP ni un supplément de plusieurs pages dans un quotidien national qui l'annonce, mais j'apprends par un tweet de Claro (qui d'autre?), qui a été son traducteur, la mort de l'immense et immensément méconnu William H. Gass, écrivain américain de 93 ans, auteur du Tunnel - un livre, rappelle Claro, pour lequel fut créée la collection Lot 49 au Cherche midi. Voici ce qu'il me disait en 2007, au moment où paraissait la version française d'un texte qui avait douze ans en version originale:
Aucun éditeur français n’avait voulu le faire à l’époque de sa sortie, pour des raisons tant économiques que floues (chacun pensant qu’un autre allait s’y coller). Quand j’ai décidé de trouver un « lieu » pour ce texte hors norme, je me suis pareillement heurté à de très nombreux refus. Il a fallu finalement ma rencontre avec Arnaud Hofmarcher et la décision de créer la collection Lot 49 pour que ce texte puisse voir le jour en langue française. Ce retard n’est, cela dit, nullement regrettable. Les grands textes se moquent des calendriers.
Et voici ce que j'avais écrit sur le livre.

Il fallait qu’un passeur hors normes s’y colle : Claro, en s’expliquant sur son travail de traducteur et en donnant en même temps un livre atypique inspiré par les Beatles, permet de comprendre pourquoi il s’est, le premier (aucune autre traduction n’existe encore), colleté avec le roman monstrueux de William H. Gass. Un ouvrage au volume impressionnant et à la structure déroutante, livré sans mode d’emploi.
On y entre donc en découvrant d’abord des particularités typographiques, des dessins, des ruptures sur la page – avant de découvrir les ruptures dans le discours et les phrases elles-mêmes. L’écrivain américain a mis trente ans à terminer ce livre et y a brisé toutes les règles habituelles de la fiction. Utilisant en outre quantité d’éléments autobiographiques puisque certains personnages ressemblent à ceux avec lesquels il a vécus, en particulier ses parents. Un père sectaire et une mère alcoolique sont l’objet de deux portraits féroces dont une certaine tendresse n’est cependant pas absente. Le narrateur, William Frederick Kohler, aimerait vivre en paix mais connaît l’art de la dispute et y consacre d’ailleurs des pages édifiantes, passant par toutes les phases, y compris « la dispute pour savoir qui a commencé la dispute ». Le genre de digression qui rapproche du personnage et de ses raisonnements serrés : il est professeur et a étudié très sérieusement le nazisme dans un essai intitulé Culpabilité et innocence dans l’Allemagne de Hitler.
Comme pour compenser, il se lâche dans des pages écrites sur un autre registre – ce que nous sommes en train de lire, son Tunnel. Une sorte de délire où le mal habite l’homme, en particulier lui-même, où les plaisanteries les plus insupportables sur la Shoah cohabitent avec des scènes pornographiques, où Magus Tabor, dont la pensée l’a irrigué en le déformant, est « le fondateur spirituel du Parti des Déçus du Peuple. » Tout un programme…
En fait, si l’on a bien suivi le chemin hypothétique qui traverse le roman, Kohler se sent prisonnier à un double titre. Prisonnier de l’érudition universitaire, d’abord, dont il s’évade par ce texte qui en est l’opposé. Prisonnier aussi de sa femme, qu’il a beaucoup aimée (avec quelques autres) mais du temps a passé et tout est devenu différent, à tel point qu’il l’appelle maintenant sa gardienne. Alors, il creuse un tunnel avec difficulté, espérant reconquérir ainsi une hypothétique liberté.
Dans les deux cas, le candidat à l’évasion doit masquer ses activités. Il cache les pages de son texte entre celles de son essai. « Je trouve juste que ma vie secrète y soit dissimulée. » Et il évacue comme il le peut les gravats dans lesquels il fouit – sa femme tombera un jour sur des tiroirs emplis de terre !
Le tunnel matériel nous importe moins, après tout, que celui creusé dans les mots et où il glisse parfois, en particulier au début du livre. Une évocation en appelle une autre, les sujets se heurtent dans un grand fracas de sens. Quoique le sens de tout cela soit peut-être le but ultime de sa recherche : « Quand j’écris sur le Troisième Reich ou maintenant, quand j’écris sur moi, est-ce vraiment la vérité que je veux ? Qu’est-ce que je veux, exactement ? découvrir qui je suis ? A quoi bon ? Je veux me sentir un peu moins mal à l’aise. »
Quitte à mettre le lecteur mal à l’aise. Celui-ci patine sur la glaise du tunnel des mots. Cherche une sortie qui ne vient pas. Respire de moins en moins bien. De temps à autre, des séquences forment des semblants de chapitres presque cohérents. Des histoires qui paraissent détachées de la masse et qui pourraient se suffire à elles-mêmes, si elles ne renvoyaient toujours à quelques obsessions majeures, celle de la haine semblant dominer toutes les autres, même le sexe qui pourtant occupe ici une place importante, avec les complexes qui l’accompagnent dans le cas de Kohler.
On tente de dégager des lignes de force. C’est le but, après tout, d’un article comme celui-ci. Mais ne serait-il pas plus pertinent de leur rendre le flou à travers lesquelles elles apparaissent ? A l’évidence, William H. Gass n’a pas cherché la limpidité. Il noie le poisson sans cesse, échange une idée contre une autre, tourbillonne dans un univers mi-réel, mi-imaginaire. Ce Tunnel est plein de courants d’air !
A l’arrivée, on peut penser tout et son contraire. Envisager, comme quelques critiques américains l’ont affirmé à la publication du roman, qu’il s’agit là d’un chef-d’œuvre. Ou s’interroger sur le sens des journées passées à sa lecture, sur ce qui en restera dans quelques mois. S’il s’agit de saluer un tour de force, l’évidence s’impose : c’en est un. Si le débat se place sur le plan de la littérature, les certitudes se diluent dans le livre lui-même. Le signe, peut-être, que Le tunnel crée sa propre nécessité, par des mécanismes inédits.

Plus tard, et entre autre publications (car j'en ai manqué, hélas!), j'ai eu l'occasion de revenir sur cet écrivain, quand Le musée de l'inhumanité, un autre ouvrage fascinant, est paru en français, traduit, cela va de soi, par le même écrivain-traducteur. C'était en 2015.

Joseph Skizzen est un imposteur : aux Etats-Unis, il s’est fabriqué un faux permis de conduire et son CV, s’il n’avait pas été très amélioré, ne lui aurait pas permis d’enseigner la musique dans une petite université. Parfois, il s’appelle Joey au lieu de Joseph mais il est vrai que son père avait mis en route la série des emprunts. Autrichien, il se fait passer pour Juif avec toute sa famille, peu avant la persécution d’un peuple auquel il tente de s’intégrer pour émigrer en Angleterre, avant de s’évaporer, peut-être vers le Canada.
Joseph, sa sœur Debbie et leur mère Miriam sont livrés à eux-mêmes et font à leur tour la traversée de l’Atlantique. Le garçon est doué pour la musique mais il est toujours un peu à côté de l’espace occupé par son corps. Il fera plus tard, lors des cours, des exposés aussi brillants que confus, dont chacun est un morceau de bravoure à goûter dans les débordements verbaux et les digressions nombreuses.
Il ne manque pas de morceaux de bravoure dans le roman, et William H. Gass les inscrit dans l’évolution de Joseph. Quand il est engagé dans une bibliothèque, Marhorie Bruss lui apprend en détail tout ce qu’on ne peut pas faire avec des livres. Ses instructions occupent une douzaine de pages, on n’en oubliera rien.
De la musique, Joseph est ainsi passé à la littérature et il travaille à un ouvrage définitif qui sera Le musée de l’inhumanité. Il y recense les pires horreurs de l’Histoire : « Ce qui était véritablement choquant dans sa collection, ce n’était pas le nombre d’êtres humains soi-disant assassinés, mais le nombre d’assassins soi-disant humains. » Il cherche à condenser sa pensée en une phrase qui connaîtra des dizaines de versions successives, pour en arriver à : « Skizzen s’attendait à voir l’humanité périr, mais finit par redouter qu’elle survive. »
Tragique et drôle, musical même en français, Le musée de l’inhumanité nous emmène très loin.

Prix du Livre européen et Femina des Lycéens

Les yeux se tournent vers Bruxelles en cette fin de saison des prix littéraires - et non, non, ça n'a rien à voir avec les origines du père Smet. Dans la journée, le jury du Prix Rossel se réunira pour choisir un ouvrage parmi les cinq retenus dans la sélection. Mais, hier déjà, la capitale belge accueillait les lauréats du Prix du Livre européen. Raffaele Simone, côté essai, pour Si la démocratie fait faillite (Gallimard), ouvrage sur lequel je n'ai pas grand-chose à vous dire. Et, pour la fiction, le mieux connu (de moi au moins) David Van Reybrouck, pour un livre il est vrai à peine romancé, ce qui semble être devenu, après de Goncourt, une spécialité de son éditeur Actes Sud, Zinc (traduit du néerlandais par Philippe Noble).
C’est l’histoire d’un homme né en 1903 dans le minuscule Etat de Moresnet-Neutre où sa mère, domestique de Düsseldorf engrossée par son patron, s’est réfugiée et a accouché. Emil Rixen, confié à quatre ans à des parents adoptifs, ignore alors évidemment tout du passé industriel de ce territoire sur lequel sa vie a commencé et finira. Mais l’Histoire ne tarde pas à jouer avec les frontières. Occupation allemande en 1915, basculement vers la Belgique après le traité de Versailles en 1919, nouvelle occupation allemande de 1940 à 1945, retour à la Belgique, dans la zone géographique germanophone dont les limites sont fixées en 1962…
C’est l’histoire d’un homme qui, en raison de ces soubresauts historiques, a eu cinq nationalités au cours de son existence. « Il n’a pas traversé de frontières, ce sont les frontières qui l’ont traversé », écrit dans Zinc David Van Reybrouck. Qui, à travers le parcours d’Emil Rixen et ses frontières, dessine les contours de quelques folies humaines.

Par ailleurs, le jury lycéen du Femina a aussi annoncé, hier, son choix pour 2017: le premier roman de Jean-Baptiste Andrea, Ma reine (L'Iconoclaste), qui avait déjà reçu le Prix du Premier roman après avoir été très remarqué dans la rentrée littéraire.
Shell, qu’on appelle ainsi à cause de son blouson, a douze ans et vit dans la station-service de ses parents. Il en a assez d’être traité comme un enfant. Il veut être un homme, faire la guerre, et part vers la montagne. Ses jours difficiles sont illuminés par la rencontre de Viviane, petite séductrice avide de tester son pouvoir. Shell, subjugué, croit tout ce qu’elle dit. C’est beau. Mais il y a du danger à suivre sa reine les yeux fermés.

mercredi 6 décembre 2017

Avis de tempête sur les monuments

Photo : Georges Biard
Après Jean d'O, Johnny H. Les chroniques nécrologiques se suivent et ne se ressemblent pas. Encore que... Dans les deux cas, un monument s'effondre et le tsunami médiatique déferle. Les morts du petit matin perturbent les programmations en radio, voire en télé, les journaux papier regrettent de n'être pas Le Monde qui, d'ici à tout à l'heure, a bien le temps de concevoir un bel ensemble sur le chanteur que le quotidien du soir a essayé, un jour, de faire passer pour un quasi intellectuel. Rassurez-vous, il n'y a pas eu grand monde pour le croire.
Johnny Hallyday, c'est dans quelle rubrique? People? Musique? Santé? Mon premier souvenir remonte aux discussions passionnées avec des gamins de mon âge sur les vertus comparées du Pénitencier et de The House of the Rising Sun, que nous écoutions, en 1964, dans la version d'Eric Burdon. Celui-ci sortait largement vainqueur de nos joutes verbales, pour autant que je m'en souvienne et que je ne superpose pas mon avis à tous les autres...
Johnny Hallyday a fait quelques apparitions dans des chroniques culturelles que je donne à un quotidien d'Antananarivo, Les Nouvelles. Souvenirs, souvenirs...

Johnny Hallyday et les Vieilles Canailles (2014)

2008, 2009, 2010 : les années où Johnny Hallyday, l’inoxydable idole des jeunes, a surtout occupé la presse people, à la rubrique médicale, et pendant lesquelles les journalistes préparaient sa nécrologie. Deux séquences de coma artificiel suite à une opération qui avait mal tourné, on pensait bien que l’homme était au bout du rouleau. Et voilà que la renaissance s’opère, avec un disque que les spécialistes considèrent comme son meilleur depuis très longtemps, et sur scène avec des potes qui ne sont pas les premiers venus, après une tournée nord-américaine.
Du 5 au 10 novembre, ils étaient donc en concert à Bercy (Paris), les vieux chanteurs de variété plus ou moins rock’n’roll attitude. Un triple album de compilation, sorte de « best of » Jacques Dutronc, Johnny Hallyday & Eddy Mitchell, à raison d’un disque chacun, était sorti peu avant, un enregistrement a été réalisé et sortira plus tard dans un DVD du spectacle. C’est le son de celui-ci que nous avons écouté.
Avec le sentiment de s’introduire subrepticement au milieu d’une bande de potes qui partagent leur humour parfois vaseux, leur décontraction totale et, surtout, leur musique. Sept titres de Jacques Dutronc, autant de Johnny Hallyday, un de moins pour Eddy Mitchell et… « Vieille Canaille », de Serge Gainsbourg, figure emblématique en apparence assez loin d’eux mais correspondant à leurs heures de gloire – qui, pour les trois artistes sur scène, ne sont toujours pas derrière eux !
Eddy Mitchell dans la grande tradition du rock et du country américain, Johnny Halliday dans celle de l’énergie à revendre, Jacques Dutronc dans l’humour de ses textes, l’alliance des genres n’allait pas de soi. Ils sont enrobés, parfois presque noyés, par un orchestre de style big band qui nivèle les différentes compositions pour en faire ce que le producteur de l’événement désirait obtenir : un grand moment de fusion pour tous les publics, un peu comme le journal Tintin était destiné aux lecteurs de 7 à 77 ans…
Personne ne nous fera croire que les intérêts financiers des uns et des autres étaient absents de cette belle réunion. Mais peu importe : le résultat est à la hauteur de ce qu’on pouvait espérer, une suite de tubes revisités par ceux qui les avaient interprétés – sauf pour la chanson de Gainbourg en guise d’hommage. Mérité.
Et puis, il y a ce Rester vivant où Johnny se retrouve seul. Pas vraiment seul, pour être honnête : l’album est produit par Don Was, qui a travaillé avec les Rolling Stones et Bob Dylan ; et des musiciens en grand nombre entourent le chanteur. En préservant, cette fois, et contrairement à l’enregistrement des Vieilles Canailles, toute sa présence. Le titre éponyme de l’album donne l’orientation générale : un son très rock, comme au bon vieux temps, comme si les décennies n’avaient pas coulé depuis que la France découvrait Elvis Presley.
Les moments d’apaisement frappent d’autant mieux, comme dans « Une lettre à l’enfant que j’étais », suivi en revanche des rythmes très marqués de « J’t’ai même pas dit merci ». Contraste dans l’unité générale, avec quelques trémolos – qu’on aime ou qu’on déteste, c’est selon le degré de l’admiration portée au chanteur. Un « Chanteur de chansons », il n’est que cela, dit-il sur la dernière plage.
Mais alors, pourquoi tant de journalistes lui demandent-ils, à cet « envoyeur de sons », son avis sur tout et n’importe quoi ? Et pourquoi répond-il parfois, cet « éveilleur de sensations premières » ? C’est là un des grands mystères de la médiatisation à outrance, celle qui transformait Nabilla en chroniqueuse avant qu’elle tourne plus mal. Johnny, reste ce que tu es, c’est très bien ainsi !

Johnny Hallyday, monstre sacré (2015)

De l’amour est, accrochez-vous, le cinquantième album studio de Johnny Hallyday, souvent annoncé comme physiquement abîmé et qui ne cesse de recommencer à tourner dans les salles les plus célèbres et dans les plus grands stades. Increvable, Jean-Philippe Smet ? Il en donne l’impression quand il fournit, comme c’est le cas ici, un disque de bonne facture. Ses fans se désoleront, certes, de n’y compter que onze plages, mais ils auront le plaisir de retrouver Johnny à son meilleur, sur des musiques composées par Yodelice et avec des paroles d’origines variées : Christophe Miossec, Vincent Delerm, Pierre-Dominique Burgaud, Jeanne Cherhal, Pierre Jouishomme et Aurélie Saada. L’inspiration est elle aussi variée, c’est peut-être le principal reproche qu’on pourrait faire à un album qui, dans l’ensemble, tient solidement la route. Il y est question d’amour ou de questions sociales actuelles, de l’espoir et du désespoir, de ceux qui permettent de s’accrocher à eux et de sortir la tête de l’eau…
Musicalement, cela balance entre le rock pur et la ballade plus tranquille, les changements de rythme entre deux plages n’étant pas, bien entendu, un défaut. On croise à nouveau un Johnny impliqué dans le monde présent, et non seulement détaché pour planer sur les nuages rose tendre ou noirs de l’amour. « Valise ou cercueil » parle d’émigrés contraints de payer un passeur pour fuir l’horreur. « Un dimanche de janvier » revient sur la communion de toute une population rassemblée sur les boulevards pour marcher en silence après les attentats qui avaient frappé Paris au début de l’année. L’ironie involontaire est cruelle : De l’amour a été mis en vente le 13 novembre, deuxième date écrite en lettres de sang après celle du 7 janvier. D’où le malaise laissé par question qui clôt, répétée un grand nombre de fois, la chanson : « Que reste-t-il de ce dimanche de janvier ? »
« L’amour me fusille », tout en puissance retenue, pourrait bien devenir une chanson qui marque pendant quelques années, davantage que, sur le même thème, « De l’amour » qui est d’abord sorti en single en octobre, six jours après l’annonce de l’album – annonce faite sur scène, lors d’un concert. A moins que la composition plus basique (mais efficace) de « Des raisons d’espérer », par Johnny lui-même, soit assez convaincante pour les auditeurs désireux de tempo bien carré, celui qui vient du blues…

Jimi Hendrix et Johnny Hallyday, l’improbable rencontre (2016)

En 2011, sur le disque Jamais seul, Johnny Hallyday dédiait une chanson, « Guitar Hero », à son « ami » Jimi Hendrix. En 2013, aggravant son cas, on verra pourquoi, il racontait à Amanda Sthers, pour le livre qu’ils cosignaient, Dans mes yeux, leur belle aventure commune (à Jimi Hendrix et lui, Amanda Sthers n’a rien à voir là-dedans).
Voici la version de Johnny : Hendrix sort son premier disque, Hey Joe, et propose à son ami Johnny de l’enregistrer en français. (Faites un effort : réécoutez les deux versions à la suite, pour voir.) Conclusion rapide de ce deal inattendu : « La semaine suivante, nous étions numéro un ensemble, lui en Angleterre et moi en France. »  La belle amitié ne durera pas, l’histoire est liquidée quelques lignes plus loin.
Au passage, précisons quand même que Hey Joe n’a jamais été n°1 au hit-parade (oui, oui, on disait ainsi) britannique, mais n°6 (selon Wikipédia, certes, qui n’a pas toujours raison mais, dans ce domaine, probablement plus souvent que Johnny). Et aussi que la version de Jimi Hendrix est sortie le 2 novembre 1966 tandis que celle de Johnny Hallyday a vu les bacs en mars 1967. On est assez loin de ce qui est raconté.
Néanmoins, les deux artistes sont bien montés sur quelques scènes communes, au moins une – les biographes pataugent un peu, et on les comprend quand on a lu le tissu d’approximations que Johnny Hallyday transforme en sources. Ils se sont rencontrés en septembre 1966 à Londres et Jimi Hendrix a été engagé pour assurer quelques premières parties de la tournée française du chanteur français. Trois chansons avant le passage de l’idole des jeunes, pas de quoi se sentir une vedette, mais quand même. Pour, semble-t-il (on l’avance avec une certaine prudence), quatre dates : Evreux, le 13 octobre, Nancy le 14, un autre lieu que nous n’avons pas retrouvé et l’Olympia le 18. Peu de photos les montrent ensemble, celle que nous avons dénichée est de qualité médiocre, sauvée par sa valeur de document rare. Et le cinéaste Claude Goretta les montre, dans un petit film, faisant des ronds de fumée à la même table de restaurant, à Nancy.
S’il existe des fans de l’un et de l’autre chanteurs (le plus souvent, c’est l’un ou l’autre), ils pourraient regretter que cette brève rencontre n’ait pas débouché sur une collaboration plus poussée. Il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps pour comprendre que c’était de toute manière impossible : tout, en réalité, les séparait. Et la mort de Jimi Hendrix en 1970 devait, de toute manière, faire oublier cette hypothèse.

mardi 5 décembre 2017

Jean d'Ormesson, quelques fragments


Photo : Georges Seguin (Okki)

Tout n'est pas à jeter chez Jean d'Ormesson, qui vient de mourir à 92 ans. Tout n'est pas à prendre non plus. Relisant, dans mes archives, les articles que j'ai consacrés à ses livres, je retrouve des jugements variés. A-t-il trop écrit, pour le plaisir d'aligner des phrases sonores? J'aurais tendance à le penser. Et, l'instant suivant, à dire le contraire. Pour l'avoir rencontré quelquefois, pour avoir parlé avec lui de Marguerite Yourcenar, qu'il avait contribué à faire entrer à l'Académie français, au moment de la mort de celle-ci, je ne peux en tout cas que continuer à le considérer que comme un extraordinaire vivant. C'était peut-être sa plus grande qualité - et on y ajoutera de l'humour, une culture enviable, un réel talent, quelques autres encore, et laissons de côté aujourd'hui les défauts, dont on retrouvera cependant quelques-uns épinglés dans les articles ci-dessous.

La poésie à l’aube du XXe siècle (2001)
En reprenant, par petites tranches, Une autre histoire de la littérature française, Jean d’Ormesson laisse une grande place à l’information. Son texte, constitué de brefs chapitres, n’occupe en effet qu’un tiers du volume environ. Le reste se compose de biographies, d’extraits d’œuvres et de bibliographies. C’est donc un outil précieux, en dix volumes, qui est proposé dans une édition peu coûteuse.
Il faut quand même dire combien les commentaires de Jean d’Ormesson, intelligents et vifs, donnent envie de retourner vers les écrivains dont il parle (Claudel, Valéry, Péguy, Apollinaire, Larbaud, Aragon…). Mêlant l’anecdote et l’analyse, il se promène comme chez lui dans la littérature…

Une autre histoire de la littérature française (2005)
Toute la littérature française en quatre-vingts chapitres d’une dizaine de pages chacun, un authentique tour de force. En complément, dans la même collection, une anthologie poétique qui récuse ce nom : « Et toi mon cœur pourquoi bats-tu ». Jean d’Ormesson affiche ses passions à toute allure. Il fait mieux qu’enseigner : il partage, il donne envie de lire ou de relire. De Villehardouin à Georges Perec, les siècles défilent et s’éclairent grâce à des anecdotes subtiles. La vitesse n’exclut pas les nuances, les admirations de l’auteur ne sont pas toutes au même niveau. Mais on ratisse large, et on ratisse bien. Les œuvres et les biographies sont intimement mêlées, loin des débats théoriques. Ces retrouvailles avec l’histoire littéraire sont une fête de l’esprit, à chaque instant.

Une fête en larmes (2006)
L’écrivain ressemble beaucoup à l’auteur et a d’ailleurs son œuvre. Dont l’intervieweuse ne connaît pas tout. En forme de dialogue, ce retour sur le passé ne dédaigne pas les digressions. Celles-ci sont parfois un peu longues. Que voulez-vous ? Quand on aime Chateaubriand ! Une existence ne se résume pas. Mais elle s’éclaire de lumières dansantes sous lesquelles la tristesse se vit en riant. Jean d’Ormesson reste celui qu’on connaît : badin et cultivé en surface, attentif et grave au fond.

Odeur du temps (2007)
Si les yeux clairs de Jean d’Ormesson pétillent souvent à la télévision, sa plume alerte en est l’exact équivalent, en particulier dans les nombreuses chroniques qu’il donne en abondance depuis des dizaines d’années. Et dont un choix nous redonne le goût en même temps qu’il restitue L’odeur du temps.
Ce temps, c’est notre époque telle qu’on peut l’habiter quand on aime les livres. « Qu’est-ce qui a compté pour moi ? Les livres. Je leur ai voué un culte. » Quiconque partage ce culte aimera plonger dans un gros volume où l’ami Jean (il aime parfois s’adresser directement à ceux dont il parle, pourquoi nous interdire un peu de familiarité ?) caresse souvent dans le sens du poil mais se révèle tout à fait capable de semer du poil à gratter.
Il y a même, dans la première partie, précisément intitulée « Poil à gratter, dans le sens du poil », de vraies rosseries (réjouissantes). Le chat ne fait pas toujours patte de velours, il lui arrive de sortir les griffes.
Bernard Frank était son ennemi intime. Ils ont sorti les fleurets (mouchetés) dans un beau duel d’amour-haine dont les passes d’armes étaient des articles : « Bernard Frank n’écrit pas. Il republie ce qu’il a déjà publié. » Pan sur le bec ! comme on dirait ailleurs.
Jean pardonne tout à Sollers « parce qu’il aime la littérature », ce qui n’empêche pas les remontrances sur sa manière d’épouser la mode : « on connaît sa défense, qui n’est pas si loin de celle de Mitterrand à Vichy : c’était pour rire, pour se moquer, pour jouer double jeu et pour faire éclater, agent secret du temps, les choses de l’intérieur ».
Patrick Besson ? « Un schizophrène cossard qui a déjà écrit une cinquantaine de livres dont beaucoup ne valent pas grand-chose et dont quelques-uns sont très bons. »
Les assassinats sont élégants. Un art, en somme. Mais, si la vacherie attire toujours, elle ne domine pas dans cet ouvrage. Bien au contraire : les exercices d’admiration y sont bien plus nombreux. Les circonstances s’y prêtent souvent : une élection à l’Académie française (Marguerite Yourcenar), un prix Del Duca (Borges), la parution d’un nouveau livre pour nombre d’autres écrivains ou, tout simplement, des passions chevillées au cœur, parmi lesquelles Chateaubriand occupe une des premières places.
Bref, quand il parle de littérature, tout est bon chez Jean. Les nombreuses caresses comme les rares coups de dents. Il est beaucoup moins convaincant quand il aborde des terrains moins familiers. Reconnaître qu’il est trop nul pour expliquer la mécanique ondulatoire selon Louis de Broglie ne l’empêche pourtant pas de rendre hommage à celui-ci. Hommage, dommage, qui sonne creux puisqu’il ne repose, au fond, que sur un ouï-dire. Mais c’est peut-être cela aussi, l’Odeur du temps.
D’ailleurs, Jean s’intéresse à tout, pourvu que cela lui donne du plaisir, maître-mot de son existence. Comment le lui reprocher ? Sa gourmandise voluptueuse est contagieuse. Il brille et aime se voir briller. Un peu de son éclat rejaillit sur nous.

La création du monde (2007)
Cette fois, ça ne prend pas. Le brillant érudit valse une fois encore avec le savoir et les hypothèses, science et philosophie mêlées. Mais son livre bourdonne comme un insecte qui tenterait en vain de s’arracher à une surface poisseuse. Le jeu tourne à vide. Heureusement, ils sont quatre personnages à découvrir le texte en même temps que le lecteur. Pour celui-ci, certaines réactions sceptiques, voire énervées sont un réconfort. Jean d’Ormesson lui-même aurait-il douté ?

Saveur du temps (2010)
De 1948 à nos jours, Jean d’Ormesson n’a guère changé. C’est toujours le même regard à la fois sérieux et amusé, une identique boulimie de lectures, une inépuisable curiosité. Il a un avis sur tout : la crise du roman, l’assassinat de Sadate, l’Inde, le goût du scandale… Il est parfois plus pétillant que profond. Mais on ne se lasse pas de ses traits d’esprit et de son regard malicieux qui débusque dans l’ombre de l’oubli des œuvres méritant bien d’être remises en valeur.

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit (2013)
Jean d’Ormesson avait un rêve, peu importe s’il l’a exprimé ou non : écrire un livre qui engloberait l’histoire du monde, où seraient réunis les hommes avec leur allégresse et leur angoisse et où les avancées de la science, de la connaissance, rythmeraient le temps. Il n’est pas certain d’y être arrivé, mais il essaie encore. Il le veut tant qu’il y investit toute son énergie. Et cela se voit un peu trop au début de son nouveau roman : il reprend ses fondamentaux, rabâche, ennuie… Où est donc la flamme follette qui avait tant séduit depuis plus d’un demi-siècle de fictions libres et diverses ? Elle est un peu plus loin, on la rencontre après l’effort consenti pour traverser des premières pages éreintantes, quand l’auteur retrouve la chasse au bonheur qui l’a conduit à travers toute son œuvre et la légèreté que Marie, son interlocutrice dans ce texte, lui conseille de reconquérir.
Elle a raison sur toute la ligne, cette Marie, elle est sa première lectrice et la plus pertinente. Ses réflexions sont la meilleure critique de l’ouvrage. Elle lui dit : « Tu te répètes. » Elle insiste : « On t’aime parce que tu es léger. Tant de gens sont si lourds ! Tu es léger. Reste-le. »
Alors, bien qu’il fasse mine de ne rien vouloir entendre, le narrateur s’envole vers ses rêves et on reconnaît là le meilleur de Jean d’Ormesson, peut-être appliqué à vouloir trop bien faire dans d’autres parties de son livre. Son côté faussement brouillon, qui le porte à la digression heureuse, lui convient à la perfection. Et à nous aussi, si bien qu’on finit par lui pardonner ses pesanteurs.

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle (2016)
Aragon appelait Jean d’Ormesson : « Petit », dans une relation amicale dont le second prend prétexte pour aligner, dans sa bibliographie, des titres poétiques : C’est une chose étrange à la fin que le monde, en 2010, Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit, en 2013, et maintenant Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, trois vers extraits du même poème d’Aragon dont ils sont les deux premiers et le dernier. Il en reste. L’avant-dernier : « N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci », pourrait encore servir. A moins que ce soient les lecteurs de Jean d’Ormesson qui aient ce mot sur la lèvre.
Car l’écrivain enchante même quand il irrite. A moins qu’il irrite même quand il enchante. Ce qui brille chez lui peut être rangé au rayon des tics, voire des tocs. Il ne peut s’empêcher de citer ses auteurs préférés à longueur de pages. Son nouveau livre, qui peut donc aussi faire office d’anthologie, est un dialogue entre lui et lui, ou Moi et Moi, ce dernier étant le « Sur-Moi » du premier, son juge, son interpellateur de mauvaise conscience. Jean d’O, comme on le surnomme familièrement, surtout quand on n’est pas son familier, n’a besoin de personne pour le relancer sur les chemins familiers de sa vie.
Il a déjà utilisé celle-ci, avec ses annexes historiques, et comment ne pas se répéter quand on a déjà tant puisé dans la matière dont on dispose ? Le reproche en est fait à l’accusé, dans une parodie de procès, il s’en sort en racontant les mêmes histoires. Il est l’oncle qui, à chaque repas familial, repose la question : et celle-là, vous la connaissez ? Puis embraie sur le récit dix fois entendu précédemment.
Mais l’oncle, pardon : Jean d’Ormesson, a du talent, et l’effet d’écho qui circule entre ses livres ne lasse pas. Après tout, bien des lecteurs ignorent une bonne partie de son œuvre, et l’écrivain trouvera toujours des candidats réceptifs à ses anecdotes. L’anecdote, c’est là où l’auteur pléiadisé de son vivant est le meilleur : il campe une situation en quelques phrases, déroule les faits, précise certains détails avec une gourmandise partageuse. Il a trop le sens de la nuance pour imposer les idées générales qui ne sont souvent que des généralisations. Et, à peser les ingrédients de l’ouvrage, on constate qu’il parle plus souvent des autres que de lui. Une grande capacité à admirer, une aussi grande à se déprécier : le secret, peut-être, de notre plaisir.