lundi 24 avril 2017

14-18, Albert Londres : «Le travail est secret, obscur et actif.»



Le plan de Dousmanis contre Sarrail

L’article que nos lecteurs vont lire nous était parvenu, il y a déjà deux mois. On verra que son intérêt et son actualité n’ont guère diminué. Pourquoi ne l’avons-nous pas publié plus tôt ?… C’est que alors la censure nous interdisait de faire connaître au pays des faits qu’on pouvait lire dans tous les journaux étrangers, alliés ou non, et où elle jugeait que ce peuple de France dont l’héroïsme au front et la belle tenue à l’arrière font l’admiration du monde ne pouvait pas apprendre sans trembler que le roi de Grèce et son gouvernement étaient de nos ennemis.

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Athènes, février.
L’état-major grec prépare la guerre contre nous.
Chaque jour sur les ruines mêmes que nous faisons de son plan, il élève un nouveau plan. Engagé à fond dans son attitude de collaborateur de l’Allemagne pour faire échec à l’armée d’Orient, il sait qu’il ne sauvera sa peau et sa réputation que si le projet dans lequel il est compromis s’accomplit et réussit. Pour savoir s’il réussira, il faut d’abord qu’il s’accomplisse. L’état-major grec st décidé à courir le risque de l’épreuve. La soumission aux intérêts de l’Entente le contraindrait à la faillite. Il préfère ne plus être que d’être ruiné.
Les hommes qui le composent font partie de cette élite qui, intellectuellement, est remarquable. Aux dons naturels des Grecs : la subtilité poussée jusqu’à la divination des faux-fuyants, s’ajoutent la science acquise dans les académies militaires de Paris ou à Berlin et les conseils et expériences qu’à leur réunion quotidienne apportent les officiers allemands et autrichiens collaborant avec eux.
Tenant dans le royaume la première place, au-dessus du roi qui n’est que son prisonnier, dominant tous les ministres qui passent ou passeront, nullement occupé des promesses que les diplomates peuvent nous faire, promesses qui risquent d’autant moins de les gêner qu’il dédaigne de les connaître, l’état-major, tenacement, travaille à son but.
Et son but le voici : mettre la Grèce en état de faire surgir, au moment choisi par l’Allemagne, une armée de 60 000 hommes tout équipée qui, moins troupes que bandits, se précipiteraient sur le flanc de Sarrail, non pour le battre, mais pour lui couper ses ravitaillements. Ils renouvelleraient, en bien plus grand, contre Salonique, le coup que les Bulgares essayèrent, en mars 1915, à Stroumitza. Ne pouvant être soldats, ils deviendraient comitadjis. C’est à cette transformation que le général Dousmanis consacre laborieusement sa valeur.

Le plan de Dousmanis

Tandis que les régiments réguliers, les canons, le matériel, sous le contrôle de nos officiers, après cent tergiversations sont lentement transportés dans le Péloponèse, Dousmanis organise et encadre les réserves en Thessalie et en Attique. Le travail est secret, obscur et actif. Dans chaque district, les réservistes adhérant au mouvement futur de l’état-major sont inscrits par liste. Des officiers de l’active et de la réserve, promeneurs innocents sous le ciel de Grèce, sont chefs d’une liste. L’officier connaît nom par nom ceux qui sont destinés à former sa compagnie, son bataillon ou son régiment. Ces soldats secrets n’ont pas quitté leur occupation du temps de paix : pêcheurs, loustros, paysans, marchands, chacun dans son veston de pékin ne peut présenter à nos contrôleurs que la figure innocente d’un paisible citoyen. Plus de 140 000 fusils, malgré tous nos ultimatums, persistant à demeurer introuvables pour nous, sont cachés par petits dépôts dans de nombreux recoins de ces provinces. Des dépôts plus considérables de vivres et de munitions, pratiqués sous terre, sont constitués le long de la voie ferrée Chalcis, Volo, Larissa. Enfin un dépôt central réunissant tous les approvisionnements enlevés depuis longtemps du Pirée forme le grenier de l’armée fantôme. Soldats, officiers, fusils, cartouches, nourriture, tout est en mains, prêt à se découvrir au coup de sifflet de l’Allemagne. À Athènes, l’organisation fonctionne par quartiers. Chaque officier possède également sa liste, et un cycliste, en trois heures, peut rassembler le troupeau. Mais Dousmanis a prévu plus loin : il a prévu la « remontée » du Péloponèse, des troupes régulières et des canons que nous y avons fait descendre. Le Péloponèse, direz-vous, une fois le pont de Corinthe sauté, c’est une île, comment les troupes en sortiront-elles ? Elles en sortiront par la terre ferme : des éboulements combleront le canal : les travaux de mine sont déjà amorcés.
Nous nous trouvons en face d’un plan impalpable et vertébré.
Que faire ? Le gouvernement grec nous a bien donné le droit de perquisition à l’improviste ; mais où ce droit peut-il nous conduire ? Tout au plus à découvrir le dépôt central de ravitaillement.
Quant aux autres ? Impossible. Nous ne pouvons tout de même pas nous mettre à fouiller la terre d’Athènes à Larissa, nous ne pouvons pas poster un soldat français derrière chaque réserviste complice. Quand le peuple, tout de même innocent de l’ambition de Dousmanis aura trop faim, donnons-lui de la farine, – de la farine que nous suivrons du bateau jusque dans sa bouche – et cela fait, sans faiblesse, sans hésitation, sans divergence, bouclons la Grèce.

Le Petit Journal, 23 avril 1917.


La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

samedi 22 avril 2017

The Man Booker International, version française

Les prix littéraires français? Tout le monde le dit, c'est magouilles et compagnie, copains et coquins se partagent le gâteau, laissent parfois tomber quelques miettes sous la table, ceux qui n'ont pas été conviés au banquet se précipitent alors avec l'espoir d'accéder brièvement au paradis des éditeurs et des écrivains...
Vous avez lu et entendu ça des centaines de fois. A une occasion sur deux environ, un commentaire ajoute: c'est tellement plus équilibré, plus objectif ailleurs, en Grande-Bretagne par exemple, avec les jurys tournants, l'absence de magouilles et compagnie.
Il en va des idées reçues comme de tout ce qu'on nous serine à longueur de temps: cela semble vrai... jusqu'au moment où on s'interroge sur la pertinence de ces affirmations.
Prenons donc, vous allez voir à quel point l'exemple est éloquent, la dernière sélection (la shortlist, comme ils disent) du Man Booker International, prix prestigieux réservé à des traductions en anglais de romans parus à l'origine dans d'autres langues. Six ouvrages sont sélectionnés, dont l'un semble introuvable en traduction française: Mirror, Shoulder, Signal, de la Danoise Dorthe Nors.
Restent cinq livres que l'édition française n'a pas manqués. Et dont la plupart ont dû échapper aux maisons coutumières des orgies automnales, suppose-t-on en raison de la vertu des prix littéraires anglo-saxons.
Sauf que non, pas du tout.

L'un est publié en français par Actes Sud, son éditeur original puisque Mathias Enard a écrit Boussole dans cette langue et a reçu, en 2015, le Goncourt, petite récompense entre amis délivrée dans une lointaine province française.
Un autre a été publié au Seuil et a été, depuis, réédité en poche (Points): Un cheval entre dans un bar, de David Grossman, traduit de l'israélien par Nicolas Weill.
Et puis, les trois autres (il est encore temps d'arrêter la lecture de cette note si vous avez décidé de vous accrocher aux idées reçues de son début) sont traduits en français chez... Gallimard, à qui on reproche si souvent de truster, pour des raisons très éloignées de jugements qualitatifs, et avec des moyens que l'on soupçonne être à la limite de la légalité, les prix littéraires parisiens.
Donc, la shortlist du Man Booker International compte aussi:
Judas, d'Amos Oz, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, paru en août dernier.
Toxique, de Samanta Schweblin, traduit de l'espagnol (Argentine) par Aurore Touya, à paraître la semaine prochaine.
Les invisibles, de Roy Jacobsen, traduit du norvégien par Alain Gnaedig, à paraître le 11 mai.
Les trois chez Gallimard, pardon, je me répète.
Les complotistes disent déjà, ou ne tarderont pas à dire que cette maison, pour laquelle le déménagement de la rue Sébastien Bottin à la rue Gaston Gallimard n'a pas pesé sur le budget, a proposé des contrats aux cinq jurés: Nick Barley (bien qu'il soit surtout le directeur d'un festival littéraire), Daniel Hahn (bien qu'il soit traducteur), Helen Mort (bien qu'elle soit poète, ce n'est après tout pas rédhibitoire), Eli Shafak (bien qu'elle soit traduite depuis peu chez Flammarion, qui appartient au même groupe, vous voyez bien qu'il y a un signe) et Chika Unigwe (ce qui serait une première traduction en français).
Les autres, j'en suis, iront plutôt voir du côté des livres. Je vous souhaite de faire la même chose, il y a plus de plaisir à prendre ce chemin. En attendant le 14 juin, date de la proclamation du lauréat ou de la lauréate.

lundi 17 avril 2017

"Solitudes", d'Edouard Estaunié, en édition numérique

Il y a eu plusieurs Solitudes, puisque la première publication du livre, en 1917, a été suivie de rééditions, dans des présentations allant du tirage de luxe au populaire précurseur du livre au format de poche qu’était la collection, plus grande que nos poches, « Le livre moderne illustré ». Quand celle-ci est parue, en 1924, Édouard Estaunié avait été, à la surprise presque générale, élu l’année précédente à l’Académie française alors que sa candidature avait été déposée au dernier moment.
Revenons au début, c’est-à-dire en 1917. L’auteur n’est pas un inconnu, il a reçu le prix Vie Heureuse, futur Femina, en 1908 pour La vie secrète. Ses ouvrages ne passent pas inaperçus et Solitudes, le 11 août 1917, bénéficie d’un entrefilet chaleureux dans Le Journal des débats politiques et littéraires :
Sous le titre : Solitudes, M. Édouard Estaunié publie trois nouvelles infiniment attachantes, où l’on retrouve les belles qualités d’exécution nette et de style sobre qui distinguent ses remarquables romans. Une complication psychologique très raffinée, mais toujours fondée sur la vérité et l’observation humaines, caractérisent ces trois récits de forte originalité et vraiment vivants de la vie de l’âme et de la vie des choses. Ils compteront parmi les meilleures productions de M. Estaunié.
Le 16 septembre 1917, l’ouvrage fait l’objet d’un article plus consistant signé Roland de Marès dans Les Annales politiques et littéraires.
Est-ce à proprement parler un roman ? Non, sans doute. C’est une étude de psychologie très fine portant sur les âmes qui s’isolent dans le monde et vivent totalement repliées sur elles-mêmes. Ibsen a dit que l’homme heureux est celui qui est le plus seul, ce qui constitue une formule impressionnante, dont tout le cœur humain contredit l’orgueilleuse âpreté. M. Estaunié étudie la solitude sous son véritable aspect moral.
[…]
M. Édouard Estaunié raconte simplement, sans éloquence factice dans la phrase ; il fouille les âmes en observateur scrupuleux ; il fixe d’un mot précis le caractère d’un geste ou d’une attitude ; il a l’intuition délicate des souffrances morales les plus subtiles. Son livre est un de ceux qui font méditer sur l’infinie misère de la nature humaine et il constitue par l’ensemble du ton et des développements littéraires une œuvre d’un charme mélancolique et pénétrant.
Il semble bien oublié aujourd’hui, Édouard Estaunié, malgré la réédition, l’an dernier, de L’infirme aux mains de lumière (Éditions Le Festin, préface d’Éric Dussert). Mais découvrir en 2017 un ouvrage paru cent ans plus tôt nous donne une proximité avec ce qui s’écrivait et se lisait cette année-là.

1,99 euros ou 6.000 ariary
ISBN 978-2-37363-057-2


Maurice Barrès
Les Déracinés

Edmond About
De Pontoise à Stamboul

Charles Géniaux
La passion d’Armelle Louanais

Paul Acker
Les exilés

Washington Irving
Kidd le pirate

Sainte-Beuve
De la littérature industrielle, suivi de Honoré de Balzac et la propriété intellectuelle

Manuel du plus que parfait arriviste littéraire

Henri de Régnier
Histoires incertaines

Jules Renard
Lettres à l’amie

Maurice Spronck
L’an 330 de la république

dimanche 16 avril 2017

"Les Déracinés", de Maurice Barrès, en édition numérique

Une passionnante chronique de Thomas Clerc dans Libération, le 24 février 2017, tire soudain la Bibliothèque malgache d’un côté où elle ne pensait pas aller. Dans ce texte, « Lire ses ennemis », il raconte comment il demandait à ses étudiants, qui ont à peu près tous lu au moins un livre d’Émile Zola, s’ils ont lu un livre de Maurice Barrès. Personne.
Il y a pire, d’une certaine manière : les livres de Barrès, y compris le plus connu d’entre eux, Les Déracinés, sont à peu près introuvables en librairie. On a fouillé aussi, le constat est identique. Tout juste si l’on rencontre, en cherchant bien, une réédition gratuite – et bourrée de coquilles – chez Gallica, la vitrine numérique de la BNF. (On ne parle pas ici des copies à l’identique de l’édition originale, car elle-même avait souffert d’une relecture hâtive.)
Or, insiste Thomas Clerc : « Il est toujours instructif de lire ses ennemis. » En voici un dont la pensée est à la source – non lue, non dite – d’une bonne partie de l’extrême droite française.
Cela mérite, pour le moins, d’être lu. Raison pour laquelle nous proposons aujourd’hui, à quelques jours en France du premier tour d’une élection présidentielle indécise, une version au moins lisible de ce roman.

2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-062-6

P.-S. La Bibliothèque malgache réédite aussi, dans la série littéraire, un recueil de trois nouvelles d'Edouard Estaunié, Solitudes. On vous le présentera demain.

samedi 15 avril 2017

Une campagne de pêche jusqu’au bout de soi-même

La pêche à la ligne, cadre favorable à la méditation, n’est pas le genre de Catherine Poulain. Son premier roman, Le grand marin, nous entraîne sur des mers secouées, du côté de l’Alaska, pour des campagnes de pêche à l’ancienne. La fatigue, la douleur, la peur règnent, avec quelques moments d’exaltation. Mais ceux-ci se produisent plus aisément sur terre qu’en bateau, quand par exemple les pêcheurs repeignent la ville en rouge. C’est-à-dire, pour l’exprimer crûment, vont se saouler la gueule.
Dans un contexte très masculin, Lili, femme menue mais aux mains puissantes et à l’esprit libre, fait tache. Elle veut pêcher pour échapper à la routine dans laquelle elle s’engourdissait en France. Elle n’a pas les papiers nécessaires, tout le monde n’est heureusement pas à cheval sur les règlements. Mais elle doit s’imposer parmi les marins-pêcheurs, sur les bateaux comme dans les bars, ce n’est pas gagné.
Catherine Poulain a dû vivre cette existence précaire, les mains blessées, le corps rompu, le sang des poissons giclant jusqu’au visage. L’expérience personnelle ne suffit certes pas pour écrire un roman qui emporte le lecteur dans les mêmes émotions. Il y faut quelque chose en plus, qu’on appellera le talent pour faire vite. Si Le grand marin nous fait vibrer au rythme des vagues et des prises, à celui des bières et du manque de sommeil, c’est parce que l’écrivaine impose, avec son entrée en littérature, un langage aussi âpre et heurté que ce dont elle nous parle. On entend les cris, on les reçoit comme des chuchotements…
Si le titre se rapporte à un homme – le grand marin s’appelle Jude, comme son père, comme son frère –, et non à l’activité qui occupe principalement Lili, c’est bien parce qu’une histoire d’amour fait surface. Mais peut-être va-t-elle se noyer, tant l’attirance réciproque sur laquelle elle se construit est minée par des désirs contradictoires.
Reste la question du pourquoi. Pourquoi s’engager avec autant de volonté dans une activité éreintante et dangereuse ? On trouve plusieurs réponses au fil des pages. Dont celle-ci, qui les résume au mieux : « Je veux m’épuiser encore et encore, que rien ne m’arrête plus, comme… comme une corde tendue, oui, et qui n’a pas le droit de se détendre, tendue au risque de se rompre. » On est très loin, en effet, de la pêche à la ligne, et plus proche de ce qui doit motiver des sportifs de l’extrême. Si étrangères au lecteur que soient ces aspirations, il les partagera volontiers le temps d’un livre.

vendredi 14 avril 2017

Anna n’est pas Anna, la fille de Brooklyn était de Harlem

Le nouveau roman de Guillaume Musso est en librairie depuis peu. Un appartement à Paris a provoqué une fièvre d’achats, digne du tirage de départ, 450 000 exemplaires. Un chiffre à la mesure d’un écrivain qui tient depuis quelques années la tête des meilleures ventes. La réédition en Pocket de La fille de Brooklyn, sorti l’an dernier, accompagnera le millésime 2017.
Guillaume Musso est un écrivain prudent, semblable à un alpiniste qui assure à chaque instant ses arrières et enfonce deux pitons là où un seul serait bien suffisant. Il n’avance donc qu’armé de citations puisées aux meilleures sources. Une en tête de chaque chapitre et d’autres dans le texte, avec références fournies en fin de volume, tous ses personnages ayant, quelle que soit leur profession, la manie des petites phrases. Elles leur servent de béquilles davantage que de pitons car, en matière d’alpinisme, leurs objectifs sont souvent limités à la compréhension de l’instant présent.
On l’accepte volontiers, ceci dit, pour le personnage principal de son nouveau roman, La fille de Brooklyn : Raphaël Barthélémy est lui-même écrivain et les mots, y compris ceux des autres, appartiennent à son domaine. C’est un peu plus étrange quand un flic à la retraite se livre au même exercice. Mais, après tout, les flics ont bien le droit de lire, dans la vie comme dans la fiction. Fiction que Raphaël vit pleinement, héros malheureux (longtemps malheureux, au moins) d’une histoire qui le dépasse complètement, qu’il semble avoir lui-même initiée cependant et dont il tente de comprendre les mécanismes comme s’il était en train de les inventer. Alors qu’il est manipulé dans des situations imprévisibles et que Guillaume Musso, son créateur, semble parfois se moquer de lui.
Raphaël est amoureux d’Anna, ils ne se connaissent que depuis six mois mais ils ont tous deux la certitude d’avoir trouvé le compagnon idéal et comptent se marier bientôt. Sinon que Raphaël, un peu inquiet d’ignorer le passé de sa future épouse, l’interroge avec tant d’insistance qu’après avoir tenté de préserver ses secrets, elle finit par lui mettre devant les yeux une photo de trois cadavres carbonisés en lui disant : « C’est moi qui ai fait ça. »
Le choc est brutal. Raphaël sort pour fuir la vision insupportable et les questions qui l’accompagnent, mais qu’il n’a pas pensé, sur le coup, à poser. Puis il revient. Anna n’est plus là. Ennuyeux, bien sûr, puisqu’il reste certain de leur amour partagé et s’en veut d’avoir mal réagi. Mais après tout, il suffit de retrouver Anna, de s’expliquer, et tout sera comme avant. Mieux qu’avant, même, puisqu’il n’y aura plus entre eux d’inquiétants secrets.
Raphaël va découvrir, et nous en même temps, des tiroirs cachés, des cadavres dans les placards, une autre identité à Anna, un drame qui a fait la une des journaux et où il était question de « la fille de Brooklyn ». Par paresse de journalistes puisqu’en réalité elle était de Harlem.
Guillaume Musso monte un thriller comme on applique le minimum syndical : à côté des pitons (ou des béquilles) ouvrant le chemin, il en pose d’autres pour susciter de fausses pistes et se garde bien de donner aux choses leur apparence réelle avant d’avoir levé quelques leurres. La mécanique est précise. Mais mécanique.
Avouons que La fille de Brooklyn se lirait sans déplaisir s’il ne s’y trouvait une surabondance de détails inutiles, les gestes de chaque protagoniste étant décrits comme s’il n’existait aucun raccourci possible. Après tout, peut-être le lecteur fan de Musso apprécie-t-il d’être pris par la main.
Pour les autres, il est possible d’apprécier, le temps d’un roman situé à une époque très proche de la nôtre, en septembre 2016, l’hypothèse d’un candidat républicain à la présidence des Etats-Unis qui ne serait pas Donald Trump. Et puis, patatras ! Mais vous verrez bien, si cela vous tente.

mardi 11 avril 2017

Colson Whitehead, le Pulitzer après le National Book Award

On vous a parlé ici de Colson Whitehead, à l'occasion du National Book Award, catégorie fiction, pour son roman The Underground Railroad. Le même ouvrage lui a valu, hier, le Prix Pulitzer pour la fiction. On commence à avoir vraiment hâte de lire cela qui commence, en V.O., par une phrase assez ouverte pour susciter l'envie:
The first time Caesar approched Cora about running north, she said no.
Le doublé de ces prix littéraires américains pour le même ouvrage est une circonstance assez exceptionnelle. Sauf omission, cela ne s'est produit que six fois depuis 1950, où Pulitzer et National Book Award ont commencé à coexister. La liste des lauréats ainsi couronnés par le Pulitzer et le National Book Award (on reste dans la fiction) est aussi brève qu'impressionnante. La voici, avec la date (ou les dates, National Book Award d'abord, Pulitzer ensuite) des prix:
  • William Faulkner. Parabole (1955)
  • Katherine Anne Porter. The Collected Stories (1966)
  • Bernard Malamud. L'homme de Kiev (The Fixer) (1967)
  • John Updike. Rabbit est riche (Rabbit is Rich) (1982)
  • Alice Walker. La couleur pourpre (The Color Purple) (1983)
  • Annie Proulx. Nœuds et dénouements (The Shipping News) (1993 et 1994)
Pas mal, non? Colson Whitehead est en belle compagnie.

lundi 10 avril 2017

14-18, Albert Londres : «La canonnade tonne un peu partout.»



La prise de la cote 1248

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Salonique, 26 mars.
(Retardée dans la transmission.)
Qu’au milieu de ses victoires la France n’oublie pas ses soldats lointains devant les villes, les villages et les habitants qui retournent à la patrie, la terre inconnue qu’enlève l’armée d’Orient ne pèse certainement pas lourd, mais que votre juste joie ne rende pas ingrate votre pensée. Sinon pour le sol, du moins ceux qui le gagnent, portez-vous un peu vers Salonique. Il est ici des Français qui, pendant qu’on reprend leur propre département, souffrent et signant pour arracher un kilomètre de Macédoine.
L’ennemi, inquiet de notre offensive, ameute toutes ses forces ; il a fait revenir des Turcs qui, à la nouvelle prise de Bagdad, s’étaient mis en route vers leur pays ; il a lancé des Allemands en contre-attaques continuelles et il a rassemblé encore plus de Bulgares. L’ennemi dont je parle est l’état-major allemand qui commande contre Salonique.
La pression que les Alliés firent depuis un an sur les Allemands en France compte dans la décision de leur retraite ; les coups que les Alliés d’Orient assènent sur les Balkaniques pèsent aussi sur leur résistance. Les Bulgares ne sont plus des conquérants mais des assiégés.
Nous avons commencé à l’ouest, un matin, entre les deux lacs Presba et Cakrida, nous avons fait tonner le canon, ils sont accourus trois jours après ; nous nous sommes élancés au-dessus de Monastir, nous avons enlevé la cote 1248, ils sont accourus. Comme ils sont plus nombreux, ils ont repris la cote, puis nous la leur avons reprise. Alors ils asphyxièrent et brûlèrent Monastir ; ils lui disaient leur adieu de barbares, aujourd’hui la canonnade tonne un peu partout.

Le Petit Journal, 10 avril 1917.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

vendredi 7 avril 2017

Prix Vialatte : Eric Vuillard fait sa Révolution

Le 14 juillet 1789 commence le 28 avril. Ou à une autre date, selon le point de vue, mais celui d’Eric Vuillard est convaincant. Cinq jours plus tôt, Jean-Baptiste Réveillon, « roi du papier peint », trouvant que ses ouvriers lui coûtent trop cher, car on en est déjà à calculer les coûts de revient sur des normes de la concurrence internationale, demande une baisse des salaires. Il pense, en tout cas il dit que les ouvriers seront bientôt plus riches que lui. En réalité, la France crève de faim, il y a eu des émeutes. Celle-ci commence et ne s’éteint que le 28 avril. On a crié « Mort aux riches ! », on a brûlé Réveillon et Henriot, fabricant de salpêtre qui avait lui aussi demandé une baisse des salaires – symboliquement, car on n’a brûlé que les mannequins qui les représentaient. On a pillé la riche maison de Réveillon, les gendarmes ont tiré, il y a eu trois cents morts, autant de blessés. « Et on raconte qu’à part celle du 10 août 1792, ce fut la journée la plus meurtrière de la Révolution. »
En quelques pages, le ton et la manière sont donnés : dix-huit chapitres brefs et denses se succèdent, dans une écriture emportée comme par la foule des émeutiers prêts à tout renverser sur leur passage. On passe ainsi de l’émeute à la Révolution, sous une pluie de papier qui, à la fin, tombe sur les badauds rassemblés près de la Bastille prise dans la journée : « On balança en l’air les archives de l’ordre, registres d’écrou, requêtes demeurées sans réponse, livres de comptes, que l’on vit planer, voleter, se poser sur les toits, dans la boue, sur les arbres, dans les fossés crasseux de la forteresse. »
Chaque chapitre est une miniature travaillée dans le détail. Les détails sont nombreux, des patronymes qui n’ont pas été retenus par la grande mémoire historique sont fournis, avec quelques éléments biographiques quand on les connaît – et, quand on ne les connaît pas, on le dit, tout simplement, mais la présence a été marquée individuellement, pas seulement dans le grand mouvement de masse. Le lecteur scrute ces miniatures et entre dans l’image, reconnaît untel, un autre, passés ici, puis à nouveau là-bas. Il n’y a pas d’anonymes, tous les personnages sont campés dans leur singularité. Eric Vuillard nous fait entrer dans la foule familière.
Ni journaliste, ni historien, ni tout à fait romancier, et pourtant tout cela à la fois, l’auteur a écrit une fresque qui aurait pu tout aussi bien s’étaler sur un millier de pages. La matière est là. Mais resserrée, condensée à un point qui rend inutiles les prolongements dont se seraient régalés les amateurs de bons gros romans historiques à la Dumas. Chaque phrase plonge le fer brûlant de l'exaltation populaire dans le cœur des hommes. Le résultat est une tragédie à hauteur d’œil, avec des temps forts et des moments de flottement pendant lesquels on ne comprend plus rien. Car la confusion règne quand l’Histoire s’écrit au présent, comme c’est le cas ici. Mais une confusion d’une force étonnante.

mercredi 5 avril 2017

Une disparition et ses conséquences

Après Au revoir là-haut, et avant de poursuivre sa grande fresque du 20e siècle, Pierre Lemaitre a éprouvé le besoin de souffler un peu et de revenir aux atmosphères noires de romans moins amples, plus proches de ce qu’il avait écrit avant son Goncourt, celui-ci attribué à un roman en effet très épais, et qui avait besoin de l’être pour restituer une époque ainsi que la complexité des personnages.
Trois jours et une vie possède les qualités de tension qu’on espère d’un bon thriller, en particulier dans sa première partie – les trois jours du titre, situés fin décembre 1999. Les conséquences des événements survenus ces jours-là sont mesurées une douzaine d’années plus tard, avant un épilogue inattendu en 2015.
Au point de départ, il s’agit d’une histoire de disparition. Un gamin n’est pas rentré chez lui, le petit Rémi Desmedt, en quête duquel se lance, dans les forêts qui entourent Beauval, toute la population, encadrée par les forces de l’ordre et les pompiers qui sondent aussi un petit lac. Mais les battues sont bientôt interrompues par la tempête, la pluie, les inondations, comme si une catastrophe ne pouvait arriver seule et que les éléments devaient s’en mêler aussi.
Antoine, douze ans, voisin de Rémi, observe tout cela en tremblant. Il est trop jeune pour participer aux recherches qui, cela le trouble, pourraient se diriger vers la cabane secrète qu’il a construite dans un arbre. De toute manière, il sait que ces journées apocalyptiques ont commencé avec la mort d’un chien, celui des Desmedt, précisément, qu’Antoine aime beaucoup et qu’il a vu achevé au fusil par son maître après avoir été écrasé par une voiture. Signe funeste. Mais piste à creuser : le conducteur de la voiture, qui n’est pas du coin, ne serait-il pas coupable aussi de l’enlèvement de Rémi ?
Le lecteur sait que l’hypothèse ne tient pas. Et Antoine le sait mieux encore que le lecteur. Il en souffre, il est poursuivi par le sentiment d’une fin aussi proche qu’inéluctable, les médicaments de sa mère lui permettront peut-être d’échapper à son destin…
Pierre Lemaitre est assez fin raconteur d’histoires pour savoir que l’intérêt d’un récit ne réside pas essentiellement dans l’anecdote. Celle-ci, tragique, a sa place dans la construction romanesque. Mais ce que vit Antoine dans la durée, comment il intègre à sa vie les inquiétudes nées de ces trois jours et comment elles continuent longtemps à peser sur ses actes, voilà le ressort principal d’un livre qui se traverse dans une fièvre de plus en plus intense, le temps qui passe renforçant les risques au lieu de les réduire.

vendredi 31 mars 2017

14-18, Albert Londres : «Nos canons ont tonné sur les Bulgares»



L’armée de Sarrail s’est remise en mouvement

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Salonique, 29 mars.
Nos canons ont tonné sur les Bulgares et nos hommes ont poussé une franche attaque dès le vendredi 16 mars. Malgré la pluie, dans ces deux premiers jours, une centaine de prisonniers, dont un lieutenant-colonel, furent ramenés.
Quinze cents mètres de tranchées furent enlevés.
L’attaque continue.
Dans deux mètres de neige et par 15 degrés de froid
Silencieuse, en effet, depuis la prise de Monastir, l’armée d’Orient recommence à se mouvoir. Si tout cet hiver fut de mutisme, il ne fut pas d’insomnie. Combien de fois, quand arrivait ici l’écho de cette question : mais que fait donc l’armée d’Orient ? ceux d’ici durent-ils se retenir pour ne pas dévoiler le secret des montagnes ?
Si les deux mètres de neige et les 15° de froid des crêtes de Macédoine avaient pu parler, la France aurait appris ce que le général Sarrail faisait dans les Balkans.
Des régions entières étaient nettoyées de comitadjis, des cols étaient franchis, des troupes étaient envoyées à quatre-vingt-dix kilomètres su chemin de fer, sans autres moyens que ceux dont disposait Annibal ; l’armée d’Orient, pour ses actions futures, crânement allait se placer.
Aujourd’hui, aux endroits choisis par elle, elle se montre à l’ennemi.
Les actions que les communiqués vous signalent entre les lacs Prespa et Ochrida et au nord de Monastir sont les premiers symptômes de son réveil.
Ce que sont les Bulgares
Donc l’armée d’Orient, pour la troisième fois, entre en offensive. La première la conduisit près de Vélès, la seconde la porta dans Monastir, et voilà la troisième, dont nous dirons plus tard ce qu’elle a donné. Tout l’hiver elle a travaillé. Les officiers et les soldats n’avaient guère le temps de voir les minarets de Salonique, car la campagne macédonienne les appelait aussitôt à plus de deux cents kilomètres de la mer et ils allaient s’installer dans les montagnes.
On préparait la marche de printemps.
La neige, le froid, les cols, les précipices, les comitadjis, rien n’arrêta la réalisation du plan conçu. Pendant trois mois, sans autre consigne que le silence, elle peina dans des pays presque impénétrables. Des convois, sur 90 kilomètres, s’aventurèrent là où une voiture n’avait jamais osé rouler. On porta la préparation jusqu’en Albanie. Largement, l’avenir était envisagé.
Pendant ce temps, les Bulgares, suivant servilement les leçons générales de la guerre moderne, se contentaient de se fortifier là où ils nous voyaient en face.
Ne prêtant pas à leurs ennemis des imaginations qu’ils n’avaient pas, ils ne se gardaient de ses coups qu’aux endroits où ils croyaient devoir les encaisser. Sagement, ils s’occupèrent de consolider différentes portes d’entrée de leur pays. Le malheur pour eux, c’est qu’ils ne pensèrent peut-être pas que par les fenêtres aussi on peut pénétrer chez autrui.
J’ignore complètement de quelle façon le général Sarrail tentera de s’introduire chez son voisin. Manœuvrier, il va manœuvrer.
Le plus sérieux de la valeur bulgare réside dans le nombre et dans les cadres allemands. Or, dans la guerre stratégique, le nombre ne se place plus au premier rang des avantages. Les mille prisonniers qu’en moins de trois jours elle vient de faire prouvent que les tout premiers coups de l’attaque montée les ont déjà fait vaciller.
Si les Bulgares avaient été seuls, sans pions allemands, ils auraient sans doute, dès nos actions de l’automne dernier, plus largement lâché prise.
Depuis, l’hiver a passé sur eux, les pions allemands n’ont pas augmenté en proportion de leur désillusion et les régiments turcs qui étouffaient leurs rangs ne sont pas loin de quitter le front de Macédoine pour leur Asie chancelante.
Sans se gonfler de l’espoir qui, à ces premiers pas, rajeunit tous les combattants d’Orient, je puis bien vous dire que jamais avec plus de raisons la victoire n’est apparue à ceux qui se levaient pour la prendre.
Monastir dégagée
La cote 1248 vient d’être enlevée. Monastir est dégagée.
Avant-hier, les Bulgares avaient bombardé la ville avec des obus asphyxiants. Nos ennemis se valent. Les Allemands brûlent Bapaume quand ils la perdent, les Bulgares, eux, empoisonnent Monastir quand ils se voient forcés de lui dire adieu.
Pendant quatre mois, la cité fut sous leurs canons. Mme Harley, sœur du général French, aura été une de leurs dernières victimes.
Les premières journées de l’attaque par l’armée d’Orient sont heureuses, les résultats prévus se réalisent.
Si nous n’avons pas encore de noms retentissants à vous jeter dans les communiqués, c’est que les grandes villes ne poussent pas à toutes les descentes de crêtes, en Macédoine, c’est que c’est un peu dans le bled que l’on se bat ici.
Nos troupes auront à avaler pas mal de kilomètres de campagne avant de trouver au bout de leurs baïonnettes un nom qui fasse écho.
Les soldats de Mésopotamie, dans de semblables conditions, finirent bien un jour par crier : « Bagdad ! » Les soldats de Macédoine, maintenant qu’ils sont partis, finiront bien aussi par pousser leur cri.

Le Petit Journal, 30 mars 1917.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

jeudi 30 mars 2017

Benyowsky trois fois, en attendant Jean-Christophe Rufin

En vente aujourd'hui, trois nouveaux titres de la Bibliothèque malgache, tous liés au personnage dont Jean-Christophe Rufin fait le héros de son nouveau roman, Le tour du monde du roi Zibeline, à paraître la semaine prochaine chez Gallimard.

Jean-Christophe Rufin s’intéressait depuis longtemps au personnage de Maurice Auguste Benyowsky (1746-1786) – quelle que soit l’orthographe utilisée pour son nom de famille. Nous l’avions évoqué ensemble dès 1998. Il aura fallu attendre 2017 pour que cette curiosité devienne un roman : Le tour du monde du roi Zibeline (Gallimard). Dans une postface, il dit de lui qu’il « fut longtemps l’aventurier et voyageur le plus célèbre du XVIIIe siècle. Ses Mémoires, écrits en français, ont rencontré un succès immense. Ils sont aujourd’hui encore publiés et je ne peux qu’en recommander la lecture (Éditions Phébus en français). Cependant, peu à peu, ce personnage tomba dans l’oubli en Europe occidentale, supplanté sans doute par nombre de nouveaux découvreurs et navigateurs. »
Voici, dans un ensemble de trois volumes autour de Benyowsky, la partie de ses Mémoires qui concerne Madagascar, c’est-à-dire les dernières années de sa vie. Cette réédition de la Bibliothèque malgache se complète de deux ouvrages consacrés au même personnage : Un empereur de Madagascar au XVIIIe siècle : Benyowszky, de Prosper Cultru (1906), et Le dernier des flibustiers, de Gabriel de La Landelle (1884). Ils proposent deux interprétations divergentes de la vie de cet aventurier.

Chargé en 1905 du cours d’histoire coloniale à la Sorbonne, Prosper Cultru (1862-1917) ne prend pas pour argent comptant les Mémoires de Benyowszky (tel est son choix orthographique).
Au contraire. Dans son étude, publiée en 1906, consacrée essentiellement à la période malgache de cette vie aventureuse, il ironise souvent sur les déclarations pompeuses du roi autoproclamé, en même temps qu’il met en évidence les multiples contradictions entre le récit autobiographique et la correspondance. Car l’historien a fouillé les documents originaux, dont certains sont reproduits en appendice de son ouvrage, se basant sur eux pour revisiter de manière (très) critique la trajectoire du personnage. Prosper Cultru fait évidemment abstraction du côté romanesque – qu’il souligne en revanche parfois dans les écrits de Benyowszky lui-même, plus prompt à imaginer ce qu’aurait pu être son établissement à Madagascar qu’à en décrire la réalité.

Gabriel de La Landelle (1812-1886) aimait les belles histoires d’aventuriers. Et aussi d’aventurières, puisqu’il a écrit Les femmes à bord, entre autres ouvrages consacrés à la mer, principal terrain sur lequel il choisissait ses héros. Dugay-Trouin eut ses faveurs. Il s’intéressait aussi à la colonisation, et consacra un livre à celle du Brésil.
On n’est donc pas surpris qu’il ait rencontré Benyowsky (Béniowski dans sa version), qui avait lui-même rédigé le roman de sa vie sous la forme de Mémoires. Il suffisait d’imaginer quelques anecdotes supplémentaires et de donner un peu plus de chair aux compagnons sur lesquels son héros s’était montré trop discret en s’attribuant seul le mérite de ses supposées réussites en terre malgache.

Ces trois titres au prix de 2,99 € chacun (9.000 ariary à Madagascar).

vendredi 24 mars 2017

Nathacha Appanah, Prix France Télévisions

On peut regarder la télé et aimer les bons livres. La preuve par le Prix France Télévisions qui couronne cette année Tropique de la violence, de Nathacha Appanah.
C’est peut-être parce que Nathacha Appanah a publié, en même temps que ce roman, un Petit éloge des fantômes qu’on est si sensible au passage des âmes dans son sixième roman, Tropique de la violence. Le monde des vivants est parfois investi par les fantômes qui surgissent deux fois, ou presque : quelqu’un réagit comme si il ou elle avait vu un fantôme. Mais laissons cet aspect annexe, pour en venir à l’essentiel.
Cinq personnages se croisent jusqu’au vertige sur la terre française de Mayotte. Française, mais peu semblable à l’image traditionnelle de la France. Stéphane, venu faire une année de bénévolat dans une ONG, a trouvé des paysages splendides et un décor humain pour le moins contrastés : « Chaque matin, ce paysage magnifique et irréel sur la baie de Mamoudzou suffisait pour me donner de l’énergie, et j’oubliais la lie, j’oubliais la violence, j’oubliais la fange. Mais aujourd’hui, je ne vois qu’un bidonville, je n’entends que la colère, je ne vois que la mer violée par les morts et le sang et je voudrais fouiller cette lie, retourner cette violence peau à l’envers, je voudrais plonger dans la fange pour retrouver Mo. »
Mais Stéphane est surtout spectateur du drame qui se joue entre les autres protagonistes, avec Mo, Moïse, à l’avant-plan : « j’ai quinze ans et, à l’aube, j’ai tué. […] Je suis seul et j’ai tué Bruce, à l’aube, dans les bois. Bruce et son cœur de sauvage et son cerveau de malade et sa langue de serpent, Bruce qui me, qui m’avait… »
Qui m’avait quoi ? C’est l’énigme d’où tout le reste découle, bien que très loin en amont on puisse lire aussi, entre les lignes du roman, des causes plus profondes à cette violence. Une société en si piteux état que n’importe quelle étincelle peut se transformer, à tout moment, en embrasement général.
Tropique de la violence est un livre puissant, qui ne se substitue pas à une analyse sociologique mais qui trouve dans l’invention de quelques vies le chemin vers les racines du mal. Cela nous en donne une perception plus fine, probablement, que dans un exposé scientifique. Et, puisque nous sommes au plus près des personnages dont chacun prend tour à tour la parole, dans une polyphonie finalement révélatrice, nous comprenons mieux comment ils en arrivent là. A ce point de non-retour.

mardi 21 mars 2017

Réjouissons-nous, ils lisent!



Qui, ils? Les Français, pardi! Et les Françaises, encore un peu plus, comme on en a pris l'habitude au point d'en faire un cliché solidement installé, moins vérifiable cependant dans les chiffres que dans les têtes: 89% des Français lisent, 93% des Françaises, la différence n'est pas si grande.
Dans l'enquête qui vient d'être publiée pour réjouir les professionnels de la profession à la veille, ou quasi, de Livre Paris, le CNL affirme que Marine Le Pen est en tête dans tous les sondages pour le premier tour de la présidentielle (zut! je me suis trompé d'enquête) Ipsos, pour le Centre national du livre, semble dire que tout n'est pas perdu.
Ce n'était pourtant pas gagné d'avance. Parmi les trois objectifs de ce baromètre bisannuel, le deuxième fait frémir (rassurez-vous, seulement les professionnels de la profession): "Mieux comprendre les raisons d'éloignement et d'érosion des pratiques". Voilà ce qui s'appelle partir sur de bonnes bases. Défaitisme ou lucidité?
Je ne vais pas vous assommer avec les chiffres des 64 (oh! déjà un chiffre!) pages du rapport. C'est beau, c'est clair, on en mangerait, on en viendrait presque à avoir envie de le lire. Ou de le faire lire, et de vous en demander un résumé pour demain matin...
Pour faire court, les Français lisent (peut-être) un peu plus qu'avant, le roman n'est pas mort - le livre pratique non plus. Je vous laisse découvrir le très tendance "Top 5 genres de livres selon l'implication de lecture" Comment on s'endort sur un livre (enfin, c'est une extrapolation personnelle, due au fait que 42% (zut! un chiffre!) des lecteurs lisent avant de se coucher - ou après s'être couchés et avant de s'endormir? C'est moins clair qu'il y paraît. Et la barbe au-dessus ou en dessous de la couverture (et les lectrices, dans tout ça?))
Le livre numérique progresse. Forcément, il vient de nulle part et n'est pas encore très loin (c'est un éditeur de livres numériques qui vous le dit). L'hérédité joue à peu près le même rôle que dans les vocations criminelles: parents voyous, enfants tueurs; parents lecteurs, enfants dévoreurs (c'est une blague, vous aurez redressé vous-même - vous voyez, je ne désespère pas de vous, qui appartenez à la merveilleuse confrérie des lecteurs).
Les libraires vont regretter de n'être pas partout, à en juger par le nombre de ceux qui ne les fréquentent pas parce qu'il n'y en a pas à proximité de chez eux. Les bibliothèques semblent indispensables, redisons-le à ceux qui nous gouvernent et nous gouverneront, si les électeurs leur prêtent une majorité.
Le plaisir n'est pas absent de la lecture, voilà une information qui nous manquait, mais dont je ne sais que faire - puisque je m'amuse toute la journée. Et la musique empêche de regarder la télévision, à moins que ce soient la musique et la télévision qui nous chronophagent le temps de lecture.
Quoi qu'il en soit, un bon livre ne vaut pas une bonne bringue entre potes - ce n'est pas moi qui l'affirme, ce sont les sondés.
Mais on ne va pas s'effondrer pour autant.
En revanche, ce qui ne rassure pas, c'est l'accroche vers un article de Books (que je n'ai pas encore lu), basé apparemment sur une autre enquête commandée par le CNL: Les Français écrivent toujours plus. (Et les Françaises?) Au secours!

lundi 20 mars 2017

Tanguy Viel, Prix RTL-Lire

Bonne pioche pour le Prix RTL-Lire, attribué à un jet de livre du Salon de Paris - il a changé de nom, je sais, et alors? Article 353 du code pénal est tout ce qu'on aime.
On ne saura qu’à la toute fin du roman en quoi consiste cet Article 353 du code pénal qui lui donne son titre. Tanguy Viel prend son temps pour y arriver, tandis qu’il a, dès le prologue, fourni le principal élément du drame, et la raison pour laquelle Martial Kermeur se trouve devant un juge : il a poussé à l’eau et laissé se noyer Antoine Lazenec, avec qui il pêchait.
Le juge cherche à comprendre pourquoi Kermeur a commis un crime qu’il ne songe pas à nier. La plus grande partie du livre est une longue conversation de laquelle sont surtout reproduits les propos du coupable. On remonte le temps, on voit arriver Lazenec, chaussures à bouts pointus, avec ses beaux projets immobiliers qui vont transformer un château décrépi, propriété de la commune, en station balnéaire dans la rade de Brest, bel investissement locatif pour qui achètera les appartements à venir.
Les appartements ne sont jamais venus. Kermeur, comme d’autres, y avait misé toutes ses économies, les indemnités de départ de l’arsenal où il travaillait avant sa fermeture. Avec cet argent, il rêvait de s’acheter un bateau – le même que celui de Lazenec, précisément. Au lieu de cela, il a fait un chèque de cinq cent douze mille francs, en toutes lettres, à Antoine Lazenec. C’était il y a six ans, quand on pouvait encore croire aux promesses d’un baratineur capable de mettre ses interlocuteurs en confiance – et en boîte.
« Une vulgaire histoire d’escroquerie, monsieur le juge, rien de plus », dit Kermeur dans les premiers moments de son interrogatoire, quand les faits lui apparaissent soudain dans leur ensemble : « Et pour la première fois, je ressentais toute l’affaire d’un seul mouvement, comme si, en disant cela, je l’avais photographiée depuis la lune et que je regardais une planète prise dans ses grandes surfaces bleues. »
Le ressort du crime est assez simple. Kermeur en a eu assez d’avoir été roulé, il s’est fait justice lui-même, sans l’avoir prémédité – du moins le suppose-t-on, ne prenons pas la place du juge qui doit peser le geste et ses antécédents. Ceux-ci sont, on l’aura compris, l’essentiel du roman, et ce qui fait son intérêt. Dès que l’on est entré dans la quête d’une logique chez Kermeur, la curiosité oblige à aller jusqu’au bout, quand bien même tout n’est pas explicable. La part d’ombre, faite d’émotions à moitié dites, de sentiments inexprimés, le mystère qui entoure le fils de Kermeur, le silence des autres protagonistes, voilà quelques ingrédients d’un sac de nœuds démêlé pour l’essentiel par la parole. L’insuffisance de celle-ci appartient encore à la narration, car les absences sont puissantes.

Patrick Deville au seuil de la rentrée littéraire

Patrick Deville vient de passer quelques jours à Madagascar, à la veille de terminer et de remettre à son éditeur le manuscrit de son prochain roman, qui doit paraître à la rentrée littéraire. Il était un peu stressé par l’obligation où il se trouvait de boucler les dernières pages de ce livre. Il a quand même pris le temps de quelques rencontres, et nous l’avons écouté avec intérêt.

© ActuaLitté

Patrick Deville ne vous est pas inconnu si vous lisez fidèlement ce blog. Si vous lisez, tout simplement... En 2012, Peste & choléra lui a valu le prix du roman Fnac et le Prix Femina. Cette fois, nous l'avons rencontré à Antananarivo (la fois précédente, c'était dans le TGV entre Saint-Malo et Paris, ainsi sont les voyageurs).
Le projet dont Patrick Deville a donné la première partie en 2004 avec Pura Vida est pharaonique : raconter, en douze volumes bourrés de personnages dont beaucoup reviennent, plus ou moins discrètement, d’un livre à l’autre, toute une histoire du monde de 1860 à nos jours. En couvrant, dans le même temps, l’espace de la planète : Pura Vida est centré sur l’Amérique, Equatoria, qui l’a suivi en 2009, sur l’Afrique, Kampuchéa (2011) sur l’Asie. Ont suivi Peste & choléra, qui part d’Asie et Viva (2014), au Mexique. Le sixième volume, prévu pour le mois d’août chez son éditeur habituel (Le Seuil), sera axé sur la France. Un gros volume, nous a-t-il dit.
Mais il y a un petit problème et c’est, a-t-il confié, la première fois que cela lui arrive : l’éditeur aurait dû recevoir le manuscrit il y a trois semaines, pour être dans les temps du calendrier de fabrication, et le texte n’était pas tout à fait terminé. Ce qui nous renseigne, au passage, sur la manière dont une rentrée littéraire se prépare très en amont du mois d’août, moment où les livres arriveront dans les librairies. Et explique la réponse sibylline faite par une attachée de presse de sa maison d’édition, quand nous lui avions demandé, avant de rencontrer Patrick Deville, si un nouveau roman était au programme : « Peut-être pour la rentrée. Mais rien de confirmé encore. » Et pour cause : sans manuscrit, pas de livre.
Alors, vous demandez-vous probablement, pourquoi Patrick Deville prend-il une semaine de vacances à Madagascar au moment où le directeur de la collection qui édite ses textes attend le prochain avec impatience ? C’est qu’il n’était pas du tout en vacances, l’écrivain, bien au contraire. Il avait besoin de venir sur place pour écrire deux ou trois paragraphes qui se situeront à la fin de son livre et devraient lui avoir permis, à l’heure où vous lisez ces lignes, de mettre le point final au sixième volume de son grand cycle. Ce qu’il réalise à l’intérieur de celui-ci, il l’appelle « Romans sans fiction », malgré la nuance qu’il apporte rapidement en disant que ce n’est pas tout à fait vrai – la présence d’un narrateur, lui-même, l’autorise quand même à imaginer ce qu’il pense et vit par rapport aux événements qui constituent la matière principale de l’œuvre. Mais il insiste : tous les faits sont vérifiables.
Voilà pourquoi il ne croyait pas possible de rédiger les quelques lignes consacrées à Madagascar sans tâter concrètement le terrain. Il est d’ailleurs allé à Moramanga visiter le Musée de la Gendarmerie nationale où se trouvent des objets et documents liés aux événements de 1947. Il voulait voir aussi le célèbre wagon qui illustre un des épisodes tragiques de ce moment historique.
Tout ça pour ça ? Oui, et la démarche est exemplaire. Dans la hâte, mais sans précipitation, Patrick Deville ne lâche rien de la précision quasi horlogère avec laquelle il monte son projet. Et, puisqu’il avait obtenu de son éditeur un délai de trois semaines pour la remise du manuscrit, il a mis celles-ci à profit comme il l’entend. C’est-à-dire en se mettant physiquement en présence des lieux et des souvenirs, pour leur donner l’épaisseur qui caractérise chacune des pages de ses romans.
Et, dans l’intervalle, celui-ci, dont nous ne connaissons pas le titre (c’est idiot : on n’a pas pensé à le lui demander), a déjà fait l’objet d’une présentation en interne aux Editions du Seuil. Sans manuscrit, sans même un argumentaire écrit par Patrick Deville qui se sentait incapable de résumer un livre non, et qui a demandé au directeur de la collection où il paraîtra de le faire à sa place.
On aurait été anxieux à moins si nous nous étions trouvé dans sa situation…

dimanche 19 mars 2017

Marc Dugain, «le combat des voraces contre les coriaces»

Il y a bientôt vingt ans que Marc Dugain a publié son premier (et superbe) roman, La chambre des officiers, à propos d’une « gueule cassée » de la Grande Guerre. Depuis, il s’est rapproché de notre époque dont il scrute avec talent les dérives. Dans les trois volumes de la Trilogie de l’emprise, il s’attaque à la politique française et aux influences qu’elle subit. On le rappelle : c’est un roman.
Un volume par an, ce fut le rythme de Marc Dugain pour sa Trilogie de l’emprise, ouverte en 2014, prolongée l’année suivante, bouclée l’an dernier avec un volume qui ressort au format de poche, et on n’a pas vu le temps passer de douze en douze mois. Moins, sans doute, que les principaux protagonistes de L’emprise, Quinquennat et Ultime partie : ils ont eu fort à faire pour sortir de nœuds où, souvent, ils s’étaient eux-mêmes placés. Quant au romancier, il a l’habileté de fournir au lecteur distrait, ou à la mémoire courte, voire qui n’aurait pas lu les volumes précédents (quelle erreur !), tous les éléments nécessaires à comprendre la tragédie politique et humaine qui trouve ici sa conclusion. Les piqûres de rappel sont administrées sans douleur, intégrées au cours de la narration au moment où elles sont utiles. C’est du beau travail, les artisans apprécieront le soin qui y a été apporté.
Dans un thriller politique de ce type, on a surtout envie d’être emporté par un récit conduit tambour battant en compagnie de personnages aux caractères marqués. On n’est pas déçu.
Philippe Launay a donc été élu à la présidence avec l’aide discrète mais efficace des Américains qui estiment avoir affermi sur lui leur emprise – d’où le titre, et le principal ressort romanesque de la dernière partie : comment y échapper ? Mais aussi avec la complicité de son ennemi juré, Lubiak, avec qui il a passé un accord : Launay se contentera d’un mandat puis passera la main à son principal adversaire qui, dans l’intervalle, se satisfera du ministère des Finances. Poste idéal pour faire fortune, ce qui intéresse beaucoup plus Lubiak que la politique, celle-ci n’étant qu’un moyen d’accroître ses richesses.
 « C’est le combat des voraces contre les coriaces », dira Terence, journaliste d’investigation qui possède des dossiers très complets sur toutes les affaires de rétrocommissions et de coups fourrés des dernières années, celles du roman. La Ve République est pourrie, ce n’est pas Launay qui dira le contraire. Car celui-ci, sans aucun désir de profits personnels mais goûtant le pouvoir comme une abstraction, possède une colonne vertébrale qui le pousse à trahir les promesses faites à Lubiak. Après tout, il ne sera pas celui qui aura laissé le pourrissement aller jusqu’à une prise de pouvoir par l’extrême-droite, dont le parti est le Mouvement patriote. Car nous sommes dans une fiction…
Les personnages ne peuvent en effet être confondus vraiment avec des politiciens en poste, ni avec de hauts fonctionnaires du genre de Corti, patron de la DGSI (il n’y a pas si longtemps, dans le premier volume, il était question de la DCRI, tout cela évolue parfois très vite). En revanche, les mécanismes du pouvoir et de la finance, ceux des influences diverses exercées par les pays les plus puissants ou stratégiquement importants ressemblent à s’y méprendre aux réalités que nous devinons parfois sous la surface des événements. L’actualité est un iceberg dont les médias fournissent la description de la partie émergée, tentant parfois de montrer ce qui se cache dans la partie immergée. Le romancier, libre d’imaginer, afin de mieux combiner les intentions, les sous-entendus et la réalité, peut nous faire plonger en apnée durable pour détailler ce à quoi nous n’avons pas accès.
C’est là, évidemment, que la chose devient excitante. Un peu trompeuse, aussi. Car la tentation est grande de superposer exactement le roman et le réel, puisque le roman se donne l’apparence d’un décryptage du réel. Le jeu est presque aussi trouble que celui des services secrets, et le piège fonctionne parfaitement. Preuve que le petit monde grouillant au sommet du pouvoir et dans ses environs est vraisemblable. On ne lui en demande pas davantage. On aurait tort de se montrer plus exigeant.