mardi 17 janvier 2017

Napoléon, un retour haut en couleurs

Romain Puértolas ne s’était pas fait attendre longtemps : après La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel, son deuxième roman paru au début de 2015, le troisième l’avait suivi six mois plus tard. En même temps que le retour de l’auteur de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, on salue celui de Napoléon, pêché dans les filets de l’écrivain en même temps que dans ceux d’un chalutier norvégien.
On vous explique en deux mots : Napoléon n’était pas mort à Sainte-Hélène, il était seulement dans le coma et les cendres d’un autre se trouvent aux Invalides tandis que le corps du grand homme était, avec son cheval, préservé de la corruption des chairs au fond d’eaux glaciales. Hibernatus-Napoléon dégelé, reconnu, accepté pour ce qu’il est, fait route vers la Corse pour prendre une retraite bien méritée en compagnie d’un natif de l’île prêt à l’accueillir.
Il découvre les changements survenus en son absence, arbore un tee-shirt de Shakira, apprécie le champagne noir (le Coca-Cola Light), considère avec intérêt les progrès de la technique qui lui auraient permis de l’emporter à Waterloo et, comme il est très intelligent (on nous le dira assez souvent pour ne l’oublier jamais), intègre les nouvelles données géopolitiques cachées derrière des mots dont Internet lui fournit le sens : « Daesh, salafiste, charia, fatwa, djihadiste, al-Sham ». Il en a maté d’autres, il se sent capable de redevenir le super-héros qu’il fut en son temps.
Pour proposer ses services de chef de guerre, une seule adresse : le palais de l’Elysée. Il y rencontre, après avoir récupéré son bicorne aux Invalides, un François Hollande pas mécontent de trouver un candidat compétent à la castagne. Mais rapidement refroidi par son responsable de communication qui lui rappelle quel homme de pouvoir a été Napoléon. Pourquoi aurait-il changé ?
Pas d’armée officielle pour mener son nouveau combat, donc. Qu’importe, il recrute une Nouvelle Petite Grande Armée. C’est éclectique : cinq danseuses de french cancan, un contorsionniste, un balayeur noir, un Corse, deux de ses trois descendants vivants – une prostituée fatiguée et l’imam de la Grande Mosquée de Paris. En fin stratège, Napoléon a un plan pour vaincre l’adversaire sans verser de sang. Car il est fatigué des cadavres et des blessés qui ont jalonné la première partie de sa vie.
Re-vive l’Empereur est une succession de moments savoureux qui rebondissent les uns sur les autres en une joyeuse pagaille. On se régale particulièrement du passage de Napoléon chez les fous – car c’est par là que passent tous ceux qui se prennent pour l’empereur. Mais Romain Puértolas tient sa petite troupe avec plus de fermeté que dans ses deux premiers romans. Il n’a pas attendu l’attentat à L’Hebdo des Charlots, comme il l’appelle dans le roman, pour savoir que l’humour est une arme efficace contre les dérives du pouvoir. Et il l’utilise en artiste imaginatif.

samedi 14 janvier 2017

14-18, Albert Londres : «Le mal n'est jamais tué»



Ce que Salonique pense de la soumission de Constantin

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Salonique, 11 janvier.
(Retardée dans la transmission.)
La Grèce vient donc d’accepter notre ultimatum. On ne sait pas ici ce que l’on en pensera en France, mais je vais vous dire tout ce suite ce qu’on en pense à l’armée d’Orient. On pense que cela n’a aucune importance parce que cette acceptation ne change rien à la situation.
L’Allemagne n’étant pas encore prête, Constantin, comme par le passé, acquiescera à tous nos vouloirs. Nous lui aurions demandé le Parthénon pour le remonter place de la Concorde qu’il aurait dit : « Prenez le Parthénon. » Qu’est-ce que cela peut bien lui faire quand nous le forçons de nous promettre des choses, puisqu’il est résolu d’avance à ne pas les tenir.
Cette fois, dirons-nous, nous lui avons fixé un délai. En Orient, les délais sont des bagatelles qui ne comptent pas, c’est comme le temps, ça n’est pas pris au sérieux. Tout ce que Constantin a vu dans celui que nous lui imposions, c’est qu’il donnait quinze jours de plus pour se retourner.
Quand on persiste à appliquer sur le même mal le même remède qui l’endort mais ne le guérit pas, le mal n’est jamais tué.

Le Petit Journal, 14 janvier 1917.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

vendredi 13 janvier 2017

Les finalistes du Grand Prix RTL/Lire

Je faisais bien de vous parler, hier, de Tanguy Viel. Avec le grand souci de cohérence qui est le mien, je prolonge aujourd'hui les propos sur cet écrivain dont le nouveau roman est, avec son titre singulier (Article 353 du code pénal), retenu dans la sélection finale du Grand Prix RTL/Lire.
Ils sont encore cinq, parmi lesquels le best-seller annoncé de Daniel Pennac qui signe le grand retour de Malaussène. Je note aussi la présence d'un éditeur (Fleuve) assez peu habitué à trouver une place dans ce genre de sélection.
En attendant la proclamation du lauréat, qui pourrait être une lauréate (mais une chance sur cinq seulement, avec Carole Fives), en mars, voici la sélection.
  • Carole Fives. Une femme au téléphone (Gallimard/L’Arbalète)
  • Nicolas Maleski. Sous le compost (Fleuve)
  • Daniel Pennac. Le cas Malaussène (Gallimard)
  • François Roux. Tout ce dont on rêvait (Albin Michel)
  • Tanguy Viel. Article 353 du Code pénal (Minuit)

jeudi 12 janvier 2017

La possibilité d’un roman américain

Jim Sullivan est le chanteur préféré de Dwayne Koster qui aime écouter son disque le plus connu, UFO. Titre devenu mythique après la disparition – réelle – de Jim Sullivan, évaporé comme s’il avait été emporté par un OVNI (UFO en anglais) au Nouveau Mexique, près de Santa Rosa. On n’a retrouvé que sa voiture. La légende est en marche et Dayne Koster court derrière elle dans le roman qu’a écrit le narrateur de La disparition de Jim Sullivan, livre où Tanguy Viel fournit les clés d’un ouvrage que nous ne lirons pas. Tout en amassant sur lui un tas d’informations. Pourquoi et comment cette histoire est née de la volonté d’écrire un roman américain après en être longtemps resté aux romans français : « Mais ces dernières années, c’est vrai, j’ai fini par me dire que j’étais arrivé au bout de quelque chose, qu’après tout, mes histoires, elles auraient aussi leur place ailleurs, par exemple en Amérique, par exemple dans une cabane au bord d’un grand lac ou bien dans un motel sur l’autoroute 75, n’importe où pourvu que quelque chose se mette à bouger. »
Il faut être mainstream ou disparaître comme auteur, c’est en gros ce que pense l’écrivain quand il accroche une carte des Etats-Unis au mur de son bureau et choisit Detroit comme décor – une ville où un habitant peut voir jusqu’à trois mille deux cents vitres en même temps : « Je n’ai jamais bien compris ce que ça voulait dire, trois mille deux cents vitres en même temps, mais, me suis-je dit, si j’écris une chose comme ça dans mon roman, alors on pourra comprendre que mes personnages habitent une grande ville complexe et internationale, une ville pleine de promesses et de surfaces vitrées. » Puis il faut donner au personnage principal, Dwayne Koster, les caractéristiques d’un héros de roman américain : la cinquantaine, une vie sentimentale qui s’est compliquée, enseignant à l’université, lecteur de Moby Dick… Il faut aussi introduire des flash-backs, même inutiles, fournir des détails en abondance, intégrer les attentats du 11 septembre 2001, imaginer un adultère, « un point très important du roman américain, l’adultère », etc.
Il faut surtout, et Tanguy Veil s’y emploie avec une redoutable efficacité, démonter les clichés du roman américain standard, autant dire une série télévisée, jouer avec eux et les remonter autrement. Le grand meccano de la fabrication littéraire dévoile ses rouages, à la fois simples et sophistiqués. C’est formidable de drôlerie et d’intelligence.

lundi 9 janvier 2017

Le journal éclaté de Dany Laferrière

Peut-être Dany Laferrière est-il un sage. Mais sans aucune illusion sur la valeur de cette sagesse depuis que sa grand-mère lui a enseigné d’où lui venait l’apparence de la sienne quand elle restait tranquillement assise à boire du café toute la journée : « de son arthrite qui la fait tant souffrir. » Dans L’art presque perdu de ne rien faire, il va son chemin en ouvrant les yeux sur sa vie et celle des autres, tente de comprendre ce qui a changé entre Haïti et le Canada, avec le passage des années et les innovations dont la technologie nous abreuve à si vive allure qu’il ne sait plus comment appeler un téléphone dont le nom change chaque année…
Rien ne lui est indifférent, l’amour et le chagrin, l’hiver et la chaleur, la politique et la culture – avec une place privilégiée, tout naturellement, pour la lecture : le chapitre qu’il consacre à « Un lecteur dans sa baignoire » donne envie de retrouver, toutes affaires cessantes, les livres qu’il commente avec la ferveur du moment de leur découverte.
Le sommeil et l’éveil se confondent : « Notre univers est trop pensé et pas assez rêvé », écrit-il dans « Le monde naît de la nuit ». Les îlots préservés par beaucoup sont, chez lui, d’une extrême porosité qui lui permet d’écrire « dans la langue de celui qui est en train de me lire » et justifie l’affirmation qui a servi de titre à un autre ouvrage : Je suis un écrivain japonais.
On est bien, dans ce journal éclaté, aux fragments regroupés en thèmes vagues dont chacun est précédé d’un poème. On se retrouve avec lui dans un café de Montréal et, s’il n’y est pas à ce moment-là, on le rattrape à New York ou à Tokyo. On devient nomade à le suivre de loin, car il n’y a aucune raison de placer exactement nos pas dans les siens, il suffit d’épouser une trajectoire qui est un état d’esprit. Optimiste, l’état d’esprit : il voit autour de lui des amis se remettre à la lecture de la poésie.

Cet article est repris, avec une quinzaine d'autres (dont trois entretiens), dans un petit volume publié en édition numérique par la Bibliothèque malgache (0,99 €).

vendredi 6 janvier 2017

Les débuts de Haruki Murakami

Deux romans : Haruki Murakami nous gâte. Oui, mais il s’agit de ses deux premiers textes de fiction. Ils n’avaient pas été traduits en français et proposent donc une séance de rattrapage de ses débuts, avant de devenir une star internationale de la littérature. Inquiet, peut-être, de l’accueil qui pourrait être fait à ces ouvrages de jeunesse, il leur donne une préface. Elle nous éclaire sur les circonstances de leur écriture et explique certaines limites du débutant. Un débutant doué, et il n’est pas besoin de lire dans une boule de cristal pour le prédire puisque son avenir est derrière nous.
Murakami explique une chose étonnante : en 1978, quand il a écrit Ecoute le chant du vent, il avait surtout lu des écrivains américains et russes mais ignorait tout de la littérature japonaise contemporaine. Devant les difficultés qu’il rencontrait, il est passé par la langue anglaise avant de s’adapter lui-même en japonais. « J’ai ainsi enfanté un texte particulièrement dépouillé », constate-t-il. Trouvant aussi, par ce biais, un style singulier.
On ne sait trop ce que la traduction française d'Hélène Morita en a conservé. Mais nous suivons sans difficulté la vie du narrateur et celle de son ami « le Rat ». Dans le premier roman bref, qui reçut le Prix Gunzo en 1979, les deux jeunes hommes sont dans la même localité et se retrouvent souvent dans un bar tenu par un Chinois. Dans le second, Flipper, 1973, où il n’est pas question d’un dauphin, ils sont éloignés mais nous restons en leur compagnie. Les personnages semblent posés à côté du monde réel, bien qu’ils l’habitent.
La principale caractéristique de ces deux ouvrages qui, en somme, n’en font qu’un, est leur grâce. Grâce encore fragile, certes, mais qui s’impose en particulier dans la seconde partie, au moment où le narrateur, en quête d’un modèle de flipper bien particulier, sur lequel il jouait autrefois, le trouve dans un hangar aux merveilles, bourré de machines rares, parmi lesquelles la sienne. Le moment est magique et Murakami a l’intelligence – déjà – de préserver la magie en évitant à son héros de faire les gestes attendus.

Grâce et magie : elles viennent probablement de l’instant où l’envie d’écrire a surgi, au cours d’un match de baseball : « Le bruit de la batte frappant la balle a résonné merveilleusement dans tout le stade. » Et voilà comment on devient écrivain.

mardi 3 janvier 2017

La mort de John Berger

J'ai beaucoup lu John Berger il y a longtemps, dans les années 70 et 80. Cet écrivain britannique, dont on vient d'apprendre la mort, hier, à 90 ans, a commencé à publier et à être traduit dès les années 60. Je reviens, en l'absence de documents plus anciens, sur un article que j'avais publié en 2009, à propos de deux traductions qui venaient de paraître, De A à X (traduit de l’anglais par Katya Berger Andreadakis), et Un métier idéal (traduit de l'anglais par Michel Lederer).

Il semble manquer quelque chose au titre : De A à X, deux lettres trop peu pour aller au bout de l’alphabet. Il manque, en réalité, bien autre chose : Aida et Xavier ne se voient plus. La première écrit au second pour lui dire combien il lui manque. Xavier est en prison. Pour longtemps. Jusqu’à sa mort, probablement. Aida, de l’autre côté des murs, subit la violence d’une répression sans logique apparente. Elle raconte son quotidien, pour tenter de prouver que la vie existe encore. Des gestes banals deviennent les signes d’une résistance qui ne dit pas son nom. De temps à autre, sur ces lettres retrouvées dans la cellule de Xavier, celui-ci a écrit quelques mots, en contrepoint plutôt qu’en réponse.
Ce roman épistolaire puise sa force dans ce qui n’y est pas dit. De ce que Aida et Xavier ont partagé autrefois, avant l’arrestation de celui-ci, nous ne saurons que deux ou trois choses, souvenirs sur lesquels Aida focalise la lumière. Les manques, il faudra les imaginer entre les lignes. Entre le passé et le présent d’une femme qui travaille dans une pharmacie et décrit parfois sa journée avec un grand luxe de détails. Il faut bien lutter contre l’absence avec les moyens du bord. Parmi les plus émouvants de ces moyens, des dessins de mains dans différentes positions, tenant ou non des objets, et qui ne peuvent pas toucher l’homme aimé…
Déchirant de sensibilité, De A à X semble faire écho à un ouvrage plus ancien de John Berger qui avait publié, il y a plus de quarante ans, Un métier idéal, enrichi des images de Jean Mohr. C’est le portrait d’un médecin de campagne anglais, John Sassall. Dans la campagne où il exerce son art – le mot « art » est irremplaçable –, l’écrivain et le photographe l’ont suivi pour des interventions graves ou insignifiantes. Dans sa première partie, le livre raconte des cas auxquels le médecin est confronté. L’intimité des patients est exposée sans voyeurisme, dans un mouvement d’empathie qui épouse celui du médecin. Introduction nécessaire qui nous place sur le terrain, en compagnie d’un homme étonnant. Ses compétences, sa valeur humaine, son idéal, seront analysés plus tard.
Plus tard, ce sera aussi le moment de détailler la relation entre médecin et malade. De définir la place du premier dans la communauté où il est installé. De s’ouvrir à ses doutes, à sa dépression chronique. D’essayer de généraliser, mais pas trop, l’approche du soigné par le soignant…
C’est un magnifique portrait. Et beaucoup plus que cela. Un livre que devraient lire tous les médecins et tous les malades, même potentiels. C’est-à-dire tout le monde.

dimanche 1 janvier 2017

Douze hommes et un zodiaque

Dans la scène initiale, ils sont douze hommes, rassemblés le 27 janvier 1866 au fumoir de l’hôtel de la Couronne à Hokitika, Nouvelle-Zélande. Walter Moody y entre sans avoir été invité. Ni rejeté, d’ailleurs. Mais le jeune Britannique en quête de l’or dont on parle beaucoup dans la région a le sentiment d’avoir interrompu quelque chose. Tout le monde s’est tu avant même son arrivée, le bruit de ses pas dans le couloir a suffi à interrompre les probables conversations. Le nouvel arrivant a pénétré à l’intérieur d’un cercle fermé sur un secret, sur un mystère, sur une intrigue, tout cela à la fois, et qui ouvrira lentement ses plis pendant près de mille pages.
Les Luminaires, deuxième roman d’Eleanor Catton, est une redoutable machine narrative construite avec une remarquable précision. Son architecture générale repose sur une solide structure. Les personnages présents dans la pièce où nous entrons avec Walter Moody sont douze, comme les signes du zodiaque, comme les parties de l’ouvrage. Par ailleurs, la taille des chapitres et des parties va en diminuant, ce qui donne l’impression d’un roman de plus en plus pressé d’arriver à son terme tandis que les titres des chapitres deviennent plus longs que leur contenu. L’effet est assez étonnant, le sens de ce que nous lisons dans le texte se révélant seulement si on prend la peine de bien lire des intitulés qui peuvent aller jusqu’à remplir une page. La matière de la fiction se renverse, peut-être était-ce le moment de retourner le sablier du temps.
Les jurés du Man Booker Prize qui ont récompensé Les luminaires en 2013 ont probablement été aussi impressionnés que nous par la construction formelle. Mais elle ne serait rien sans le souffle fourni par des personnages aux caractères de plus en plus précis, qui jouent des rôles doubles ou triples dans des affaires embrouillées où dominent longtemps les incertitudes. Les données de base sont pourtant limitées : Crosbie Wells a été retrouvé mort dans sa maison isolée et Emery Staines a disparu après avoir été vu pour la dernière fois par Anna Wetherell, notoirement prostituée. Au tribunal, quand les nœuds auront été assez resserrés pour en arriver là, l’honorable juge Kemp fera, à propos de la profession de cette dernière personne, une mise au point pour éviter tout écart de langage : « En évoquant le ci-devant métier de Mlle Wetherell, vous pourrez choisir parmi les termes de “péripatéticienne”, “belle-de-nuit” ou “praticienne du vieux métier”. Me fais-je bien comprendre ? »
Car tout ne peut être nommé abruptement, il faut y mettre des formes. La citation, qui relève par elle-même de l’anecdote, est dans sa signification représentative des Luminaires : chaque élément de vérité est, de la même manière que l’or qui fait affluer les aventuriers dans la région, extrait avec beaucoup d’efforts de tout ce qui empêchait de la voir.
A la surface du récit, celui-ci se déroule comme un roman du dix-neuvième siècle, où tout est expliqué, décrit, placé sous différents éclairages. Si l’on se satisfait de cette lecture, il y a déjà bien du plaisir au rendez-vous. Mais, en se faufilant entre les événements, en les reliant sur terre et dans les constellations, on découvre les faces cachées d’un univers fictionnel riche de toutes ses strates. Un exploit littéraire, en somme.

jeudi 29 décembre 2016

Houellebecq, beauf un jour, beauf toujours

Le retour du grantécrivain est annoncé en cinq pages du Point, le seul hebdo, parmi ceux que je lis, à paraître cette semaine. Cinq pages, moins une de publicité, restent quatre. C'est moins que les 384 du Cahier de l'Herne qui sort la semaine prochaine, sorte de pierre tombale sur laquelle Michel Houellebecq pose en non-gisant puisque, il l'a revendiqué en titre de son exposition au Palais de Tokyo, il entend bien Rester vivant. D'accord, mais faut-il vraiment qu'il vienne, à intervalles irréguliers, occuper le terrain comme s'il était le seul écrivain qui compte dans la littérature française, voire mondiale? Comme s'il était un écrivain qui compte? Comme s'il était un écrivain...
Je prie les admirateurs de Michel Houellebecq de me pardonner - ce qu'ils ne feront probablement pas. Mais j'ai longtemps cherché en vain dans ses livres, et je le ferai encore, l'humour que lui attribuent bien des critiques, agenouillés devant la statue (debout, la statue, je le rappelle), implorant l'oracle de bien vouloir leur délivrer au moins une parcelle de sa Vérité (la majuscule s'impose). Voici donc, dans Le Point, spécialiste ès bonnes feuilles, les extraits choisis des inédits où, comme l'annonce le titre en corps 72 (je n'en sais rien, en fait, je n'ai pas mesuré, mais c'est grand, comme l'homme probablement), "Michel Houellebecq nous donne ses clés".
La vérité, c'est que les clés si aimablement fournies par l'auteur lui-même, dont seuls les naïfs peuvent croire qu'il est le mieux placé pour savoir où sont les serrures, ces clés, j'ai en effet une grosse envie de m'en emparer et de les jeter dans la première bouche d'égout venue.
Car enfin, a-t-on besoin de savoir ce que pense Michel Houellebecq de la mémoire de ses sens? Qu'il n'associerait jamais, au contraire de Proust, "un odorat ou un goût" (étrange rapprochement, par ailleurs, pour le goût, on voit bien, pour l'odorat, s'agit-il d'une exploration médicale du mécanisme qui nous fait reconnaître une odeur, enfin, pas lui, visiblement, ou voulait-il dire, mieux à propos, une odeur?), bref, non, tout cela ne le renvoie à aucun souvenir. En revanche, donnez-lui à toucher, à l'aveugle, une peau sur laquelle il a mis les doigts vingt ans plus tôt, et il vous dira à qui elle appartient, même si entre-temps elle s'est fripée. On avait déjà beaucoup ri avec la mémoire de l'eau, la mémoire de la peau est d'un meilleur humoriste - et pan! voilà que je trouve de l'humour chez Houellebecq!
Si le titre de cette note vous avait choqué, peut-être aussi vous a-t-il poussé à la lire jusqu'ici. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de beauf, vous demandiez-vous, surtout si vous avez lu Le Point où, c'est clair, le beauf, c'est le personnage joué par le père de l'écrivain, pas par l'écrivain lui-même.
Le premier jouait, le second, pas. La preuve par quelques éclats d'auto-admiration qui, désolé, ne me font pas rire.
Dans "Mourir I", il écrit: "j'ai fait fructifier mes capacités intellectuelles jusqu'à devenir, ça me paraît maintenant inutile de jouer la modestie, un des écrivains les plus doués de sa génération."
Et, dans un mail adressé à Teresa Cremisi, son éditrice, alors qu'il relit ses livres, pardon, son oeuvre, pour une réédition, le voilà en pleine phase d'autoréévaluation: "c'est vrai que j'ai fait des trucs bien. C'est quand même d'une violence assez sauvage, parfois, un sauvage attentat contre ma civilisation; mais ça méritait d'être écrit."
Autoréévaluation ou autocomplaisance? Et ce n'est pas beauf, ça?
Pour réévaluer (mais cela peut être à la hausse comme à la baisse) Michel Houellebecq sans les clés (si vous avez suivi, vous vous souvenez peut-être que je les ai jetées un peu plus haut), on lira ou relira Soumission, réédité au format de poche la semaine prochaine. Je vous souhaite bien du plaisir (ainsi qu'à moi, mais c'est ma vie privée).

mercredi 28 décembre 2016

Michel Déon, disparu à 97 ans

La période est décidément faste pour les nécrologues. On s'en désole, bien sûr, et de compter quelques écrivains dans l'embouteillage de cortèges funèbres qui traverse le monde artistique ces dernières semaines. Michel Déon, né en 1919, écrivain depuis 1944, a produit le genre d'oeuvre qu'on n'embrasse pas en 2000 signes (c'est pourtant ce que je viens de faire, les pages papier d'un quotidien n'étant pas extensibles à l'infini - mais je suis certain qu'ils vont y arriver au Figaro, on vérifiera cela demain matin.
J'ai le vague souvenir d'une agréable rencontre avec Michel Déon, à une époque où les articles n'étaient cependant pas archivés électroniquement. Et aussi d'avoir, avant 1995, écrit d'autres choses sur lui - en particulier à propos d'Un taxi mauve lors d'un voyage en Irlande. Tout cela est perdu, ou au moins ne m'est plus accessible. Ce n'est peut-être pas si grave, après tout. Il reste ceci, que je vous confie. Ne les égarez pas.



Même ceux qui le connaissent peu savent combien la Grèce lui est familière, et qu’il est installé en Irlande. On sait moins, sans doute, qu’il a beaucoup voyagé – ou plutôt, comme il le précise lui-même : « je crois m’être beaucoup promené en flâneur sur cette terre et dans les livres d’écrivains que j’aimais. »
Un ouvrage qu’il intitule Je me suis beaucoup promené… rassemble des textes jusqu’à présent éparpillés dans différents lieux de publication, comme des revues, ou même oubliés dans un tiroir. Certains remontent aux années cinquante, d’autres sont beaucoup plus frais. Tous ont en commun de nous faire voyager en sa compagnie, ou en compagnie de ces écrivains qu’il aime. Tant il est vrai qu’il vaut parfois mieux rêver sur des textes anciens que de se trouver embarqué dans un tourisme de masse auquel les lieux ne peuvent de toute manière plus offrir des décors aujourd’hui détruits. Le mot « voyage » ne recouvre plus l’idée d’un beau privilège et s’avère de plus en plus décourageant, se lamente Michel Déon. Se déplacer en avion ressemble surtout à une corvée : « Ce qui était encore un plaisir il y a vingt ou trente ans est devenu une torture raffinée, aussi raffinée que le parcours d’une autoroute un dimanche soir de retour à Paris. »
Ah ! Parlez-nous d’un temps où, sur la brève durée d’un parcours aérien entre Dresde et Francfort, on pouvait faire la rencontre magique d’une blonde toujours en retard, toujours remarquée. Ou racontez-nous encore les pérégrinations d’Ulysse, voire Flaubert en Égypte, ou Chateaubriand en Grèce… Si cela ne suffit pas, passons quelques nuits affolantes en Espagne, parcourons quelques centaines de kilomètres en automobile (on n’ose pas dire : « en voiture »), rêvons sur les hasards qui font se recouper les chemins…
C’est tout cela qu’offre généreusement Michel Déon, poussant vers le Portugal, traversant l’Italie, se posant quand même plus longuement en Grèce et en Irlande – il ne songe pas à renier ses amours, et s’explique même sur son choix irlandais : « Et maintenant, si vous me demandez ce que je suis allé faire en Irlande, je vous répondrai que je n’en sais rien au juste, et que, de toute façon, il faut bien vivre quelque part. Au fond, il s’agissait peut-être d’une envie, mûrie depuis longtemps, un obscur besoin de pluie, de vent, de prairies vertes, l’attrait que peuvent exercer une terre mouillée, de vastes paysages, la présence de l’Océan et le bruit sourd, continu de la houle se brisant sur les falaises de Moher. L’Europe s’achève ici, plus loin c’est l’aventure. »

Le flâneur de Londres (1996)


Des écrivains français qui, aujourd’hui, ont une certaine importance dans le paysage littéraire, Michel Déon est sans doute un de ceux qui connaissent le mieux Londres, succédant ainsi à Paul Morand. On pourrait peut-être mettre en compétition avec lui un Pierre-Jean Rémy, ou d’autres auteurs moins populaires, mais certainement pas un Patrick Modiano bien qu’il entraîne lui aussi ses lecteurs à Londres dans son nouveau roman, Du plus loin que l’oubli. Michel Déon a passé beaucoup de temps à Londres, entre deux séjours en Grèce ou en Irlande – où il est installé depuis longtemps.
Le flâneur de Londres, qu’il vient de publier, est une agréable balade dans des rues colorées où le changement se marque par-dessus la permanence, comme si la capitale britannique résistait à toutes les invasions, à toutes les révolutions culturelles, gardant les traces de celles-ci sans se modifier en profondeur.
Michel Déon contredit souvent la question/réponse qu’il a placée dans les premières pages de son livre : « Londres est-il encore dans Londres ? Oui pour certains, non pour d’autres qui, comme moi, gardent le souvenir d’une ville enfermée dans ses traditions, jalouse de sa personnalité. » Et on pourrait, pour résumer cette flânerie, lui donner un titre de chapitre à la Jules Verne : Où il apparaît que tout en subissant les assauts du temps, Londres résiste comme une vieille dame respectable.
Mais Michel Déon, tout en reconnaissant implicitement, dans le même temps qu’il la nie, la continuité dans le changement, grogne contre tout ce qu’il ne reconnaît plus. Il n’est pas l’homme des bouleversements – on le savait –, bien qu’il accueille avec sympathie le cosmopolitisme effréné d’une ville capable de tout digérer – tout et son contraire. Des populations venues des horizons les plus lointains et les plus divers trouvent ainsi place dans un cadre qui paraît apte à accueillir les excentricités les plus folles en leur rendant un statut simplement banal.
La promenade de Michel Déon n’est pas seulement géographique. Certes, il arpente les rues de Londres, il pousse les portes des clubs les plus sélects, il vérifie la vétusté des chambres de certains grands hôtels, il fait son shopping dans les boutiques les plus réputées. Mais il découpe aussi, dans les endroits qu’il traverse, les couches successives que l’Histoire a déposées, comme des strates dont la structure reproduit fidèlement les convulsions des siècles passés. C’est à travers elles qu’il lit et retrouve la signification d’événements dont les conséquences marquent encore le présent – pour son plus grand bonheur, et pour notre édification.
Il est plus sombre quand il se projette dans l’avenir, quand il envisage l’évolution future du Londres qu’il aime : « La seule inquiétude – elle est de taille – vient de ce que cette ville, à juste titre si orgueilleuse de son passé, semble mal lutter contre le malaise économique et social, contre la clochardisation des chômeurs. Le spectacle qui déchire le voyageur à Calcutta ou au Caire, les mendiants, les hommes hâves et en guenilles, est maintenant monnaie courante à Londres, à cela près que le climat incite ces malheureux à se protéger dans des emballages en carton. Deux mondes coexistent : l’un n’ayant rien perdu de sa superbe ; l’autre au bord du désespoir. »
Est-ce le dépit qui, chez lui, provoque la distraction ? Il date du 1er novembre la floraison des affiches qui lancent : « Le beaujolais nouveau est arrivé ! » Et, parlant de la disparition des domestiques, il fait référence au film Les vestiges du jour en oubliant de préciser qu’il était tiré d’un admirable roman de Kazuo Ishiguro. S’il y avait pensé, cela lui aurait permis de mesurer aussi combien le cosmopolitisme, dans la foulée d’un empire britannique décomposé, avait investi la littérature, avec des effets aussi surprenants que réconfortants.



Au moment où Michel Déon publie son nouveau roman (La cour des grands, chez Gallimard), on a le plaisir de retrouver au format de poche deux autres fictions antérieures. C’est en effet toujours avec le même bonheur que ce narrateur brillant propose ses inventions où un brin de folie secoue l’apparent carcan d’une langue très classique.
Un déjeuner de soleil (1981) joue avec une fiction qui nourrit la fiction, avec un personnage d’écrivain – Stanislas Beren – qui est loin d’être une créature purement intellectuelle mais dont la personnalité et la vie sont ancrées dans un réel et un imaginaire savamment confondus. Michel Déon maîtrise l’illusion, et nous fait croire à tout.
Le jeune homme vert (1975) est peut-être mieux connu parce qu’il appartient à la grande période de succès de Michel Déon – il paraissait après Les poneys sauvages et Un taxi mauve. C’est un roman picaresque inspiré par la manière de faire de John Fielding, romancier anglais du XVIIIe siècle. Il plonge un jeune homme dans une grande aventure européenne de 1919 à la veille de la Seconde Guerre mondiale.



Les élans du cœur, Michel Déon connaît. Et en particulier ceux qui font naître l’émoi pour la première fois chez un jeune homme à qui la vie paraît tout promettre. L’âge de l’écrivain ne fait rien à l’affaire : La cour des grands est un roman sur ce registre. Encore, mais on ne le regrette pas un instant. D’autant que, quand même, l’auteur a assez vécu pour avoir les moyens de mettre ses histoires d’amour (celles qu’il invente, au moins) en perspective, dans un regard porté, des années après, sur ce qui est arrivé. « De cette chose impalpable, peut-être inexistante qu’est le passé, que gardons-nous ? A peine quelques mots dont nous ne savons plus s’ils ont été réellement prononcés ou si c’est nous qui les inventons dans le naïf désir de nous justifier, de croire que nous avons vraiment existé tel jour, telle heure cruciale dont le souvenir nous poursuit. »
Revenons en arrière, au début chronologique d’une histoire qui commence comme un rêve. En automne 1955, le jeune Arthur embarque à Cherbourg sur le Queen Mary pour poursuivre des études de droit des affaires aux Etats-Unis. Par la grâce d’un homme qui s’est penché sur son cas – par quel hasard ? –, il a obtenu une bourse qui lui autorise cette aventure. Mais l’aventure commence sur le paquebot, dans un no man’s land qui dure six jours. Les personnages principaux sont rassemblés là et se rencontrent pour la première fois : Arthur Morgan, donc, vingt-deux ans ; un trio étrange de jeunes gens composé de Getulio et de sa sœur Augusta, Brésiliens, et d’Elizabeth, Américaine née dans une famille d’émigrés irlandais ; Concannon, professeur dans l’université où Arthur suivra ses cours, brillant mais alcoolique ; et Allan Dwight Porter, conseiller spécial du président Eisenhower, le bienfaiteur à qui Arthur doit sa bourse.
Augusta et Elizabeth sont séduisantes, Arthur tombe sous leur charme sans effort, mais aussi sans être capable de faire un choix entre les deux. Elles semblent jouer devant lui une parade amoureuse qui ne les engage à rien, tandis que le jeune homme, pour sa part, se trouve pris dans un engrenage plus dangereux. Si détaché qu’il veuille être, il y laisse des morceaux de lui-même, son cœur ne résistant pas complètement aux propositions non dites qui lui sont faites.
Il ne s’agit donc pas seulement, pour Arthur, de quitter provisoirement un pays le temps d’en découvrir un autre. Il s’agit aussi de passer à l’âge adulte dans sa vie sentimentale, même si ce n’est pas facile. Et il s’agira, un peu plus tard, d’entrer dans la vie professionnelle par le biais d’un stage, toujours grâce à Allan Dwight Porter qui porte au jeune homme une confiance reposant sur une intuition. Celle-ci ne l’a pas trompé : Arthur se montrera digne des espoirs placés en lui.
Mais ses aventures le troublent sans cesse, partagé qu’il est entre Elizabeth et Augusta. Elles se donnent et se refusent, se font complices et concurrentes, changeant d’attitude à son égard en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.
Tout cela, à la fin des années cinquante, se déroule dans un monde où tout semble permis, les pires outrances comme les projets les plus fous. Getulio, en particulier, incarne avec son tempérament de joueur et de flambeur une certaine idée de l’Amérique à laquelle Arthur devra bien, d’une manière ou d’une autre, s’habituer. Un soupçon de cynisme cohabite donc avec, malgré tout, de la fraîcheur d’âme. Et que l’un n’empêche pas l’autre ne devrait pas nous surprendre puisque Michel Déon est de ceux qui ouvrent, dans les personnalités, des abîmes effrayants.
D’abîme, il en est encore question lorsque, tout à la fin du roman, Elizabeth cite à Arthur cette phrase de Stendhal : « L’amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d’aller la cueillir sur les bords d’un précipice. »
La cour des grands – investie par Arthur presque malgré lui – n’est pas le meilleur roman de Michel Déon. Il n’empêche : bien d’autres écrivains pourraient se contenter d’avoir donné, avec une telle sûreté de trait, de pareils moments de romanesque pur.

Madame Rose (réédition 2000)


Madame Rose est une vieille dame indigne du meilleur cru. Elle a tout vécu, connu le grand monde, joyeusement éparpillé sa vie avant de se retrouver, malade et handicapée, à raconter ses souvenirs au jeune cousin Gaston. Des souvenirs dont elle possède plusieurs versions, et que peut-être elle invente au fur et à mesure, au moins en partie. Entre son serviteur indien, son chauffeur voyou et son affriolante dame de compagnie canadienne, Madame Rose donne des coups de pied moraux  - au physique, elle n’en est plus capable – dans les convenances. Et Michel Déon s’amuse, comme il nous amuse, à égrener ces hauts faits d’une vie amoureuse très pleine.
En contrepoint, Gaston se cherche, croit trouver une femme, mais elles sont trois et son père, ministre, connaît très bien l’une d’elles. Un siècle de dévergondage, sur quoi est-ce que cela débouche ? Sur un roman comme celui-ci…

La chambre de ton père (réédition 2005)

La mémoire des lieux est à la fois puissante et pleine de trous. Edouard garde l’étonnant souvenir d’un appartement que la famille a quitté quand il avait… un an ! Et d’autres images constituent le puzzle incomplet d’une enfance déroulée à petite vitesse. S’y ajoutent des personnages hauts en couleurs, parmi lesquels les parents ne sont pas les moins spectaculaires. Une éducation s’écrit ainsi, constituée de règles et de transgressions, de secrets partagés, de rêves inaboutis. On exagérerait en disant que Michel Déon est ici à son meilleur. Son écriture possède néanmoins, comme toujours, un charme fou qui agit avec efficacité. Et fait traverser ces pages comme si on retrouvait dans le personnage un vieil ami longtemps perdu de vue.

Cavalier, passe ton chemin (réédition 2007)

L’Irlande de Michel Déon est pleine de fantômes. Des fantômes très vivants. Leur stature est celle de personnages romanesques, sur une terre propice à la confusion entre la réalité et la fiction. « Un voyageur du XVIIIe siècle s’émerveillait déjà de l’art avec lequel les Irlandais se moquent de la réalité. » Comme ils ont, en outre, le « don du bagout » pour imposer leur point de vue, ils émerveillent l’écrivain. Nous aussi. Chaque rencontre est une découverte. Et leur succession, un défilé d’instants magiques. Grâce, bien entendu, au sens aigu du trait vif dont Michel Déon a fait un peu sa marque de fabrique. Son livre a un atout supplémentaire : contrairement au pays, il ne mouille pas.

Tout l’amour du monde (réédition 2011)

Dans les années 50, Michel Déon voyage, se regarde voyager et se raconte. Il court un peu trop vite et doit forcer le trait pour chercher un peu d’originalité, qu’il ne trouve pas souvent. Dans la succession de clichés alignés par un jeune homme amoureux de la vie encore plus que des femmes, quelques pages, ici et là, émergent. Mais on est trop loin du meilleur de l’écrivain pour éprouver autre chose que de la déception.

La mort de Richard Adams

L'auteur de Watership Down n'aura survécu que quelques mois à la nouvelle traduction française, par Pierre Clinquart, de son livre le plus célèbre - son premier -, publiée chez Monsieur Toussaint Louverture en septembre, après avoir connu une première vie dans notre langue, déjà grâce au même traducteur, sous le titre Les garennes de Watership Down.
Richard Adams, né en 1920, n'avait publié ce roman qu'en 1972, inaugurant ainsi une oeuvre dont les autres titres sont moins connus - et d'ailleurs, sauf erreur, non disponibles en français.
J'avais lu la première version dans les années 70, je n'ai malheureusement pas eu le temps de lire la dernière. Pour comprendre ce que peut être le travail d'un traducteur reprenant son propre texte, je vous propose le début du roman, dans l'édition parue en 1976 chez Flammarion, puis dans l'édition actuelle. Vous jugerez...

(Traduction de Pierre Clinquart, 1976.)
La saison des primevères était passée. A la lisière du bois, là où le terrain découvert descendait vers une vieille clôture derrière laquelle se trouvait un fossé envahi de ronces, seules quelques taches d’un jaune décoloré subsistaient encore parmi les mercuriales et les racines des chênes. De l’autre côté de la clôture, le haut du pré était parsemé de terriers de lapins. Par endroits, l’herbe avait complètement disparu et partout traînaient des chapelets de crottes sèches entre lesquelles ne poussait que la jacobée. A cent mètres de là, au bas de la pente, le ru, large de trois pieds, disparaissait à demi sous le cresson, le populage et la véronique bleue des fontaines. La piste de charroi le franchissait sur un ponceau de briques et remontait l’autre versant jusqu’à la barrière à claire-voie ménagée dans la haie d’épines. Cette barrière donnait dans un chemin creux.
Le coucher de soleil de ce mois de mai empourprait les nuages ; il restait une demi-heure avant le crépuscule. La pente sèche était constellée de lapins. Les uns broutaient l’herbe rare autour de leurs terriers, d’autres s’aventuraient un peu plus bas, en quête de pissenlits, ou à la recherche d’un coucou oublié ; çà et là, assis bien droit sur une fourmilière, un guetteur surveillait les alentours, les oreilles dressées et le nez au vent. Mais un merle sifflait tranquillement à l’orée du bois : rien à craindre de ce côté-là. A l’opposé, le long du ruisseau, tout était clair, désert, silencieux. La paix régnait sur la garenne.

(Nouvelle traduction de Pierre Clinquart, 2016.)
La saison des primevères était passée. À l’orée du bois, là où les arbres laissaient place à une clairière en pente douce, seules quelques taches d’un jaune décoloré subsistaient encore parmi les mercuriales vénéneuses et les racines de chêne. Un peu plus bas, au-delà d’une vieille barrière et d’un fossé envahi de broussailles s’étendait un pré, percé çà et là de terriers de lapins. Par endroits, l’herbe avait complètement disparu, et partout traînaient des chapelets de crottes entre lesquels rien ne poussait hormis la jacobée. Plus loin encore, un maigre cours d’eau disparaissait presque sous le cresson et le populage des marais. Un chemin pour charrettes le franchissait d’un petit pont avant de remonter l’autre versant jusqu’à un portail à claire-voie ménagé dans une haie d’épines.
Le crépuscule n’allait pas tarder et le soleil couchant de ce mois de mai empourprait les nuages. La pente sèche était constellée de lapins. Les uns grignotaient les rares brins verts autour de leurs terriers, tandis que d’autres osaient s’éloigner un peu, en quête de pissenlits ou d’une primevère oubliée. Assis bien droit sur une fourmilière, un guetteur surveillait les alentours, les oreilles dressées et le nez alerte. Il n’y avait pourtant rien à craindre, un merle sifflait tranquillement à la lisière de la forêt. De l’autre côté, aux abords du ruisselet, tout était dégagé et silencieux. La paix régnait sur la garenne.

lundi 26 décembre 2016

David Vann secoue ses lecteurs

Impurs, qui reparaît au format de poche dans la collection « Totem » des Editions Gallmeister,  est le troisième roman de David Vann traduit en français, après Sukkwan Island et Désolations. Et la troisième grande claque qu’il nous met dans la figure, selon une méthode désormais bien éprouvée : il endort son lecteur dans la première moitié du récit, installant un cadre plaisant sous lequel percent déjà les germes de ce qui va suivre ; puis il détruit ce qu’il a construit avec une rage impatiente et conduit vers un abîme fascinant. On note cependant, dans Impurs, une mise en place plus visible des éléments de la catastrophe. Mais la claque est aussi violente.
Galen est un jeune homme de vingt-deux ans. Il vit avec sa mère, au rythme des saisons, dans une exploitation agricole dont les noix sont la principale récolte. Ses contacts avec l’extérieur se résument aux visites qu’ils rendent à sa grand-mère, placée dans une maison de repos et pourvoyeuse malgré elle des principaux revenus de la famille. Ainsi qu’au passage régulier, chez eux, de la tante Helen avec sa fille Jennifer, dix-sept ans. Mais le monde extérieur ennuie Galen. Il n’y voit, malgré l’affection qu’il porte à sa grand-mère, que futilités contre lesquelles il s’élève de manière puérile, lâchant à intervalles réguliers les mots dont il connaît l’effet urticant sur sa mère. Il cherche sa voie personnelle dans la communion avec la nature, selon une vague philosophie new age construite sur des lectures sauvages. Et compte ainsi atteindre la sérénité.
Cette sérénité devient cependant de plus en plus inaccessible, tant elle est contrariée par les érections persistantes provoquées par la présence de sa cousine, qui joue avec talent et perversité de son jeune pouvoir de séduction. Galen est vaincu par le désir, et le désir provoque une réaction en chaîne aux conséquences imprévisibles. La folie douce qui l’habitait se transforme en pulsions mortelles, dans des pages hallucinées et hallucinantes dont on sort la tête à l’envers, avec le besoin de laisser passer du temps pour la remettre à l’endroit.
On sera bousculé autrement, dans une construction du récit plus complexe, par le dernier roman traduit de David Vann, Aquarium, paru chez le même éditeur. L’écrivain s’y renouvelle avec bonheur sans rien perdre des inquiétudes qu’il nous transmet.

jeudi 22 décembre 2016

Dix ans de Bibliothèque malgache

Au début, ce n'était pas grand-chose, même si ce n'était pas rien. Des rééditions, au format PDF, de livres anciens consacrés à Madagascar.
Puis sont venus quelques livres papier, grâce à la rencontre avec Jean-Claude Mouyon. On était toujours à Madagascar.
L'année dernière, je me suis lancé vers d'autres horizons, sans oublier l'ancrage local (collections littéraire, belge, 1914-1918 et marcheuse). Avec aussi, je crois, un plus grand soin apporté à la fabrication de livres numériques distribués dans les librairies par l'intermédiaire d'Immatériel.
La Bibliothèque malgache est, d'une certaine manière, un organisme vivant. Qui a tendance à croître (puis à se rabougrir et à disparaître, je sais, mais on n'en est pas là). Le site internet, bricolé avec les moyens du bord, se contentait d'empiler nouveautés sur nouveautés. Quand il y en a 57, dont les premières ne sont plus des nouveautés mais étaient toujours présentes sur la page d'accueil, cela commence à faire beaucoup et on est au bord de l'illisibilité (de l'invisibilité aussi, peut-être?).
J'ai donc, avant-hier et hier, repris mes outils de petit bricoleur de pages web (et c'est ainsi que j'ai constaté que dix ans avaient passé depuis octobre 2006 - je ne suis pas très sensible aux anniversaires, la refonte du site n'y correspond que par accident mais je ne vais pas m'en plaindre).
La page d'accueil est désormais plus légère, ceux qui fréquentaient l'ancienne version pourront en juger.


Seules les nouveautés (et peut-être les parutions à venir quand je serai mieux organisé) sont affichées, et seulement avec leurs couvertures. Il n'est probablement pas besoin de grandes explications pour comprendre qu'en cliquant sur la couverture, on arrive à une fiche individuelle ressemblant à celle-ci.


Quant à naviguer entre les collections, les boutons du menu sont là pour ça, aisément identifiables grâce aux teintes qui caractérisent, depuis le début (tandis que la typographie s'est modifiée en cours de route et retrouvera un jour son unité), chaque collection. On y ajoute un bouton pour revenir à l'accueil, d'autres pour la page Facebook, le fil Twitter (où il n'est pas question que de la Bibliothèque malgache), la version antique du site (et c'est là qu'il faut aller pour les PDF gratuits) ainsi que pour l'adresse de courriel.
Voici, par exemple, la page qui regroupe les titres de la collection Bibliothèque malgache - là aussi, seulement les couvertures, un clic et vous êtes sur la fiche du livre.


Quelques libraires ont trouvé leur place en bas de page. Vous ne me l'avez pas demandé mais je vous répond quand même: non, ils n'ont pas payé pour ça. Attention: les liens vers les sites des librairies ne sont pas personnalisés au point de renvoyer vers le livre que vous cherchez (pas le temps). C'est, à chaque fois, l'ensemble des publications de la Bibliothèque malgache, dans l'ordre chronologique décroissant si possible (ce ne l'est pas toujours).
Toutes les remarques seront évidemment bienvenues. Même et surtout critiques, de préférence quand même exprimées avec amabilité - je viens quand même de construire 63 pages du site...

mardi 20 décembre 2016

La robinsonnade d’Isabelle Autissier

A force de lire Isabelle Autissier, en particulier ses romans, on risque d’oublier qu’elle a d’abord été connue pour ses exploits de navigatrice. Première femme à avoir bouclé un tour du monde à la voile en solitaire est pourtant un titre que personne ne lui enlèvera.
Son caractère de battante est présent dans Soudain, seuls, qui vient de reparaître au format de poche. Louise et Ludovic sont partis sur leur bateau pour une année sabbatique d’aventures maritimes. L’expérience est exaltante, jusqu’au moment où elle tourne court sur une petite île des Cinquantièmes Sud dans l’océan Atlantique. Le temps d’une excursion sur des terres en principe interdites au tourisme puisqu’il s’agit d’une aire protégée, l’orage éclate et le bateau disparaît. Les données changent : il s’agit de survivre, comme Robinson.
A quel âge avez-vous lu Robinson Crusoé ?
Oh ! je devais être petite fille, à douze ou treize ans. Je suis de cette génération où les enfants lisaient beaucoup. J’aimais bien les aventures, tous les romans de Jules Verne, aussi. D’ailleurs, le personnage de Louise raconte à un moment que, petite, elle rêvait de se trouver dans les situations les plus incongrues. Il y a un peu de moi là-dedans. Après, j’ai lu pas mal d’histoires de naufragés, des témoignages. Mais je n’ai pas relu tout ça avant de me mettre à écrire.
Au moment d’écrire une robinsonnade, vous êtes-vous demandée en quoi la vôtre serait différente de celles qui la précédaient ?
Je me suis posé la question, parce qu’il s’agit d’un genre littéraire qui a ses lettres de noblesse. Après, je n’ai pas vraiment cherché à me positionner par rapport aux autres. Ça m’intéressait que ce soit un couple, que ce soit dans une île extrêmement difficile pour des humains abandonnés, voilà ce que je voulais écrire.
Il s’agissait de placer ce couple, qui vient d’un milieu urbain et sécurisé, face à un dépouillement total et imprévu ?
Oui, je suis vraiment partie de cette idée-là : nous qui vivons dans des sociétés où la nature, souvent apprivoisée, c’est le loisir, que devenons-nous quand on perd toute sécurité, toute possibilité de communication ? On n’a plus les codes. On oublie très vite : Louise, face à une radio un peu ancienne, ne sait pas comment ça marche. Elle est sur Facebook mais elle a perdu la connaissance de choses qu’on savait faire avant et qu’on ne sait plus faire.
Au point de départ, leur envie de changer d’univers pendant un an est une belle idée…
On en connaît pas mal, des gens comme ça, mais il y en a beaucoup qui disent qu’ils vont le faire et qui ne le font pas. Ils ont conscience d’avoir une vie formatée, artificielle, et aimeraient retrouver, avec la nature, une expérience de vérité. Vérité de soi-même et de ce qui se passe réellement sur la planète. Ils sont animés de tout ça, et ils le sont sincèrement. Mais ils restent persuadés que l’homme est au-dessus de la nature, qu’il la maîtrise sous tous ses aspects. Et puis, à un moment donné, sur leur île, ils se retrouvent à égalité. Leur vie ne vaut pas plus que celle d’un albatros ou d’un mammifère marin. Ils mangent des bêtes, ils risquent de se faire manger par d’autres, c’est très basique. Intellectuellement et moralement, ils ne sont absolument pas prêts à ça.
Quand vous avez commencé à écrire ce livre, saviez-vous si Louise et Ludovic allaient mourir ou vivre ?
Je ne savais pas du tout où j’allais. Après, ça se construit au fur et à mesure. On vit avec son livre, on en rêve, on y pense tout le temps et les personnages prennent une certaine épaisseur. Au bout de 50 ou 60 pages, je savais que c’était elle qui allait survivre, parce que je lui voyais cette espèce d’obstination que l’on retrouve chez les gens qui résistent dans des situations terribles. Ce ne sont pas les plus forts, ni les plus intelligents, ni les plus gentils, ce sont ceux qui ont une sorte de ténacité de la vie que Louise a plus que Ludovic.
C’est instinctif ?
Oui, c’est l’odeur qui la décide à partir quand elle trouve qu’il sent la mort…

dimanche 18 décembre 2016

Le livre, ça va, ça vient (7)

Vous le savez aussi bien que moi, les conversations nocturnes bénéficient d'une liberté totale, voire même de l'impunité. C'est pourquoi je ne suis qu'à moitié surpris de cet échange, avec un ami provisoirement lointain, tenu quelque part entre deux continents, avec un décalage de deux heures, il était une heure du matin chez moi.

Tout à coup, sans prévenir, il me lance:

Et, dans ses jambes où la victime se couche,
Levant une peau noire ouverte sous le crin,
Avance le palais de cette étrange bouche
Pâle et rose comme un coquillage marin.

Ce qui, reconnaissez-le avec moi, a une certaine allure.
Je ne tenais pas absolument à avoir le dernier mot, mais j'avais quelque chose à ajouter.
Je l'ajoutai donc, pour embellir la joute:

Discussion entre Raynaud et moi sur Mallarmé. Je dis: «C’est stupide». Il dit: «C’est merveilleux». Et cela ressemble à toutes les discussions littéraires.

Coolus me raconte cette artiste idée de Mallarmé. Une petite fille, toute petite, a un parapluie, tout petit. Arrive un omnibus à quatre chevaux, gros comme un monstre. La petite fille lève son petit parapluie, et le monstre s’arrête.

Mallarmé. Ses vers sont un peu de la musique, oui, comme les vers libres sont un peu du dessin.

Mallarmé écrit avec intelligence comme un fou.

Et, de cela, j'avais fait la collecte, depuis quelque temps, dans le Journal de Jules Renard.

vendredi 16 décembre 2016

Grand Prix RTL-Lire, la première sélection

2016 fait de la résistance, mais ça craque de partout. Hier, le Grand Prix RTL-Lire a annoncé la première sélection de son édition 2017, dix titres qui se réduiront à cinq le 12 janvier.
Particularité de cette sélection: tous les livres qui y apparaissent sont parus en janvier... euh... paraîtront en janvier... et donc, ne sont pas encore parus. Nous sommes au temps des précommandes, pour celles et ceux qui voudraient lire ces ouvrages!
  • Emmanuel Dongala. La sonate à Bridgewater (Actes Sud)
  • Carole Fives. Une femme au téléphone (Gallimard-L'Arbalète)
  • Joseph Incardona. Chaleur (Finitude)
  • Oriane Jeancourt Galignani. Hadamar (Grasset)
  • Hervé Le Corre. Prendre les loups pour des chiens (Rivages)
  • Nicolas Maleski. Sous le compost (Fleuve)
  • Daniel Pennac. Le cas Malaussène (Gallimard)
  • François Roux. Tout ce dont on rêvait (Albin Michel)
  • Laurent Seksik. Romain Gary s'en va-t-en guerre (Flammarion)
  • Tanguy Viel. Article 353 du code pénal (Minuit)
Dans la foulée, je fais une proposition: et si on attribuait le Goncourt à un livre de la "grande" rentrée, comme d'habitude, mais dès le mois de juin?

jeudi 15 décembre 2016

La mort de Shirley Hazzard

L'écrivaine australienne Shirley Hazzard est morte avant-hier à 85 ans, annonce Livres Hebdo. Elle n'avait été traduite en français qu'après avoir atteint l'âge de 70 ans. Je n'ai pas lu son livre le plus connu, Le passage de Vénus, mais voici ce que je disais des deux autres quand ils sont parus.

Le Grand Incendie (traduit par Claire Céra, 2005)

Comment croire qu’on va participer à la reconstruction d’un monde quand on en est à mesurer les dégâts, quand trop de jeunes de votre âge, autour de vous, sont morts, quand tout s’est arrêté à un moment précis ? Le moment où la première bombe atomique utilisée comme arme de guerre est tombée sur Hiroshima – émouvant soixantième anniversaire en ce mois d’août, quelques jours avant la sortie en français du superbe roman que Shirley Hazzard a consacré à l’après-guerre. Et à quelques jeunes gens vieillis trop vite.
Aldred Leith se trouve au Japon au printemps 1947, triste héros encombré par la victoire des Alliés, les siens. Il a trente-deux ans, il s’est placé sans trop le vouloir dans les pas de son père, écrivain à succès, en préparant un livre sur la Chine et le Japon. Une mission quasi officielle, dont il entend dépasser les limites grâce à des contacts avec les habitants du pays, ceux-là même qui ont perdu la guerre.
Et quand, se demanda-t-il, saluant le marin des antipodes, pourrai-je me mêler librement à ces mêmes vaincus ? – ce pour quoi je suis venu. Cela, et Hiroshima.
A peine arrivé, il a le temps d’échanger un regard avec le majordome japonais du général Driscoll avant de trouver, le lendemain, le corps sans vie du jeune homme humilié, qui a préféré se donner la mort. En guise de contact avec la population, Aldred pouvait espérer mieux…
La société des occupants a mis au point une hiérarchie très fine entre les nationalités. Les Japonais sont, bien entendu, au bas de l’échelle. A l’autre extrémité de celle-ci, on trouve les Américains, dont la bombe a une fois pour toutes établi le pouvoir. Entre les deux, les Britanniques (comme Aldred) et les Australiens (comme Driscoll) sont acceptés dans certaines limites, puisqu’ils doivent demander des autorisations aux Américains pour un certain nombre de choses. La marge de manœuvre est mince, il faut s’en contenter à défaut de s’en satisfaire.
Très vite, heureusement, Aldred rencontre les enfants de l’insupportable Driscoll : Helen, une adorable adolescente qui est sur le point de s’épanouir en femme ; et Benedict, une intelligence et une sensibilité attachantes mais presque effrayantes tant elles sont aiguës, qui souffre par ailleurs d’une maladie mortelle peu connue. Le frère et la sœur forment une sorte de couple atypique dont Aldred tombe amoureux – mais surtout de Helen, bien entendu, malgré la quinzaine d’années qui les séparent.
Leur relation, bâtie sur une vive estime réciproque et sur une attirance sensuelle qui n’a pas besoin d’explication, illumine le roman en même temps qu’elle met les personnages en déséquilibre par rapport à leurs situations respectives, et même en danger : Helen est mineure…
Comment, de la terre encore imbibée du sang d’innombrables victimes, peuvent surgir des forces vitales sous la forme d’un couple prêt à lutter pour son bonheur, autant que sous la forme d’une nature exceptionnelle, voilà le nœud d’un récit qui se plaît parfois à la contemplation du bonheur. Bonheur partagé tant Shirley Hazzard fait vibrer les lumières et les couleurs, tant elle creuse avec naturel le penchant si banal à être bien ensemble, simplement – et quelles que soient les obstacles créés par l’époque et par l’entourage.
Il est possible de retenir bien des éléments d’un roman où l’histoire d’amour, pour en être la colonne vertébrale, laisse la place à d’autres considérations, toutes centrées sur la chance de vivre – au milieu des morts.

La baie de midi (traduit par Claude et Jean Demanuelli, 2010)

Quand Jenny arrive à Naples comme traductrice pour l’OTAN après la Seconde guerre mondiale, quitter l’Angleterre ne lui fait pas peur. Elle a passé plusieurs années déjà en Afrique. En revanche, elle souffre de s’éloigner de son frère dont, elle a mis du temps à se l’avouer, elle est amoureuse. Mais elle trouve, dans une ville où la beauté côtoie la crasse, une liberté que même son travail ne diminue pas.
Elle a eu très vite la chance de rencontrer Gioconda, une écrivaine au charme fou dont elle devient la meilleure amie et qui l’initie aux habitudes napolitaines, du moins celles de la classe supérieure. Gianni, l’amant cinéaste de Gioconda, qui a adapté un de ses livres, complète son éducation avec un enthousiasme qui s’apparente parfois à un flirt poussé. Un peu gênant, mais si piquant…
Shirley Hazzard, qui a vécu un an à Naples dans les années cinquante, s’est inspirée de ce qu’elle a connu pour écrire ce roman, son deuxième, publié en 1970. Elle restitue à la perfection les craintes et les joies d’une expatriée à laquelle elle donne son âge – et peut-être une partie des émotions vécues alors.
Le temps écoulé entre l’écriture du roman et sa traduction est un atout plutôt qu’un handicap. Il utilise en effet ce que représente, pour un enfant, le prestige chronologique : « Je me disais que ce devait être merveilleux de pouvoir étaler des preuves de son expérience du genre : “Ça date d’au moins dix ans” ou bien “Je ne l’avais pas revu depuis vingt ans”. » La patine du temps renforce les événements fixés par des images désormais immuables, gravées dans la mémoire.