mardi 19 septembre 2017

C'est quoi, le style?

N'importe qui, alignant trois phrases ou 315 pages, peut croire avoir du style. Il y a quelques heures, je discutais avec l'auteur d'un livre (315 pages) dont le texte, des notes prises au quotidien sur sa vie dans le Sud de Madagascar, semble jeté là au hasard des premiers mots qui lui passent par la tête, et tant pis s'il en manque, des mots, "c'est mon style", m'a-t-il dit, coupant court à la démonstration laborieuse entamée pour lui prouver qu'il n'en avait aucun. Bon... Après tout, qui suis-je pour penser le contraire? Ce n'est pas moi qui l'ai écrit, son livre! (Et je m'en félicite.)
N'importe qui, lisant un livre, peut dire qu'il a un style. Ou pas. Je viens de le faire. Le jury du Prix du Style aussi, avec la participation, depuis l'an dernier, s'ils y sont encore [vérification faite, non], mais j'espère que oui parce que j'avais bien ri, de Tristane Banon et Marc Levy, a publié sa première sélection, en attendant la seconde le 2 octobre et la proclamation le 21 novembre. Regardez-la bien, cette sélection, vous y apprendrez que Marc Dugain est jugé digne d'être récompensé pour son style. Avis pour le moins inattendu, on peut le féliciter pour bien des qualités, celle-là semble cependant assez douteuse. Bref, voici les quatorze ouvrages retenus.
  • Kaouther Adimi. Nos richesses (Seuil)
  • Jakuta Alikavazovic. L'avancée de la nuit (L'Olivier)
  • Michèle Audin. Comme une rivière bleue (Gallimard)
  • Sophia Azzeddine. Sa mère (Stock)
  • Miguel Bonnefoy. Sucre noir (Rivages)
  • Delphine Coulin. Une fille dans la jungle (Grasset)
  • Cyril Dion. Imago (Actes Sud)
  • Marc Dugain. Ils vont tuer Robert Kennedy (Gallimard)
  • Brigitte Giraud. Un loup pour l'homme (Flammarion)
  • Gaëlle Nohant. Légende d'un dormeur éveillé (Héloïse d'Ormesson)
  • Véronique Olmi. Bakhita (Albin Michel)
  • Evelyne Pisier et Caroline Laurent. Et soudain, la liberté (Les Escales)
  • Monica Sabolo. Summer (JC Lattès)
  • Chantal Thomas. Souvenirs de la marée basse (Seuil)
P.-S. Je reçois à l'instant les résultats des Prix de la Vocation, ils sont deux lauréats pour la littérature et, si je n'ai pas lu Mise en pièces, de Nina Leger (Gallimard), il m'a semblé que L'été des charognes, de Simon Johannin (Allia) était un remarquable premier roman, plein de colère non retenue. Les distractions manquent à la campagne. Alors, les gamins explosent des chiens, goûtent à l’odeur de la charogne, se cognent dessus, se font cogner par les parents, regardent ceux-ci picoler. Toute la noirceur d’une vie qui débouchera, plus tard, sur d’autres distractions, guère plus saines. Comme s’ils avaient été coulés dans un moule dont ils devaient déborder à force de pourriture.
Un prix Prix de la Vocation de poésie a été aussi décerné, à Jean d'Amérique.

14-18, Albert Londres : «Trois années n’ont pas diminué l’émotion»



Alsace !

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Thann, 15 septembre.
Pleine de grâces, l’Alsace, partout où le soldat de France s’est présenté, tant qu’elle peut, lui ouvre ses bras.
Ce que nous faisons pour elle est bien, mais ce n’est pas d’administration que nous vous parlerons.
Si nous n’avions eu que le projet de vous raconter comment on organise la vie matérielle de la partie de cette province redevenue heureuse, nous serions allés dans un bureau au milieu de cartons verts, aurions entassé des notes, puis aligné des statistiques ; or, c’est dans les villes, les villages, que nous nous sommes promenés, c’est l’air libre des vallées que nous avons respiré ; et, ainsi, ce fut bien plus beau, car ce n’est pas ce que nous faisons pour elle, mais ce qu’elle fait pour nous que nous avons vu.
Cette Alsace, arrachée à sa chaîne, accourt maintenant, toute joyeuse au-devant des sauveurs. Soyez de leur sang, à n’importe quel titre et vous aurez son sourire. Vous ne l’aurez pas parce que vous le provoquerez ; il viendra de lui-même et de loin au-devant de vous. Ce n’est pas le partisan qui s’exprime de la sorte, c’est le voyageur. Un homme circule et, parce qu’il est Français, verra les visages s’illuminer, les portes s’ouvrir, empressées, et la main qu’il serre rester avec émotion dans la sienne. À chaque pas, l’âme éparse de l’Alsace, d’un geste qui s’abandonne, se penchera sur son épaule ; les deux grands nœuds noirs battent toujours pour lui.

L’accueil

Circulons donc. Foulons ce sol. Trois années n’ont pas diminué l’émotion que vous en ressentez ; d’autres années ne l’amoindriront pas davantage. C’est de la terre reconquise. Dès qu’avec elle vous êtes en contact, elle vous communique le choc, et quelque chose qui ne cessera plus se met doucement à vibrer, et nos soldats en sont tout autres. Ne nous détournons pas, ce n’est pas nos soldats que nous voulons rencontrer aujourd’hui, ce sont ceux qui les aiment. Ceux qui les aiment ont des fils, et tous ces jeunes flâneurs de la rue sont en culotte rouge. C’est une fantaisie que se payent ces mères. La culotte du Français qui n’est plus rouge depuis longtemps, l’est restée pour eux. Ils l’ont vue ainsi quarante-quatre ans, ils ont rêvé tout ce demi-siècle d’en habiller leurs gamins, et quand l’heure arrive, les Français se mettent en bleu ! Ce n’était pas possible, c’était décolorer leur joie ; ne nous suivant pas dans nos progrès, ils ont taillé l’ancien drap. C’est pourquoi l’on voit, plantés sur les places, un tas de petits derrières garance, très fiers.
Étiez-vous allés à Strasbourg ? Quel que soit le magasin où vous entriez, on vous reconnaissait de suite comme Français ; la figure s’éclairait toute pour vous accueillir, et l’Alsacienne, ne voulant pas séquestrer cette joie pour elle seule, criait immédiatement dans l’escalier : « Un Français ! » Rapides, ses parents descendaient et venaient s’épanouir à leur tour. Les magasins de l’Alsace désenchaînée sont pareils. Arrêtez-vous à Thann, à Dannemarie, à Massevaux. On ne criera plus : « Un Français ! », l’accueil du visage sera aussi clair. Que voulez-vous ? Une carte postale ? On se dégagera précipitamment de son comptoir et si vous le désirez, pendant un quart d’heure, on vous donnera du charme pour votre sou. Avez-vous faim ? Le patron gagnera sa cuisine, et appelant à lui son art, vous confectionnera avec amour le repas ; sa fille, qui sera montée revêtir son plus neuf corsage, vous le servira. Elle présentera sa joie en même temps que les plats.

La visite de Pétain

L’Alsace n’est pas qu’heureuse, elle est déjà installée dans la France. Et je vais vous en faire la preuve par une histoire. Hier, Pétain s’y promenait. Les habitants qui, de même que les enfants, sautent sur tous les prétextes pour mettre leur habit neuf, se précipitent sur toutes les occasions pour sortir les drapeaux, avaient pavoisé. Un vieux, une heure avant, ne l’avait pas fait ; cependant, à la dernière minute, il planta ses trois couleurs. C’était curieux. Ce vieux était un farouche Français. Il avait eu mille rencontres avec les Allemands qui n’avaient pu le réduire ; c’était le « Quand même » du village et il n’avait pavoisé que d’une main ! Le général en chef passe : « Vive Pétain ! Vive la France ! » Tout le monde le crie et le recrie, tout le monde excepté le vieux. Il regardait la manifestation du coin de l’œil. Un de ses voisins, renversé, le touche du bras :
— Alors, tu ne cries plus : « Vive la France ! », toi ?
— Bah ! fait le vieux, c’était bon du temps des Boches.
Je vais perdre ma route pour vous conter une seconde histoire. Je ne la perdrai, d’ailleurs, pas plus que cela, puisque c’est à Massevaux que je vous conduirai. Nous partirons de Thann, de sa cathédrale, de sa cathédrale à qui les Boches ont refait la toiture avec des mosaïques d’un vert et d’un jaune que je vous recommande. Nous arriverons à Massevaux pour y trouver notre histoire. C’est par l’histoire que l’on connaît la vie des peuples. C’est pourquoi je vais vous dire encore la mienne. Elle s’appellera : la fiancée de Massevaux.
Parmi les jeunes filles de la ville, l’une d’elles, depuis longtemps, vivait plus fière que toutes les autres. Le bonheur l’habitait, elle passait comme un rayon. Elle avait pour cela un motif : c’est que son fiancé à elle s’était échappé de la serre allemande : il était parti servir en France et avait gagné son étoile. Portée par une joie intérieure qui irradiait, elle vivait : un jour, un de ces jours terribles où tout se finit, le fiancé est tué. Massevaux l’apprend et Massevaux, d’une seule pensée, se tourne vers la douleur de la jeune fille. Le lendemain, la jeune fille, faisant son même chemin, traverse la ville. Elle n’était pas écroulée sous le chagrin, elle n’était pas défaite. Massevaux se dit : « Peut-être ne le sait-elle pas ? » Massevaux apprit qu’elle le savait ; alors, quelqu’un lui demanda :
— Comment se fait-il, vous qui n’existiez que par l’amour de votre fiancé, que vous voici sans larmes et encore si droite ?
— C’est, répondit-elle, que je ne puis pas être désolée ; mon fiancé est tué, c’est vrai, mais l’armée française est toujours là.
Elle est toujours là, ayant conquis la dernière hauteur, face à la plaine d’Alsace, agrippée à l’Hartmanswillerkopf, chauve de tous ses sapins tragiques.

Le Petit Journal, 19 septembre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 18 septembre 2017

La paresse du Prix Interallié

Quel est l'original, parmi les jurés du Prix Interallié, qui est arrivé aujourd'hui, au moment d'établir la première sélection, avec les noms de Kamel Daoud, Nicolas d'Estienne d'Orves, Arnaud de La Grange, Adrien Goetz et Romain Slocombe? Les cinq noms qui ne se trouvaient jusqu'à présent dans aucune autre des sélections pour les prix les plus importants, commercialement parlant, de l'automne. C'est-à-dire, dans l'ordre chronologique de leur attribution, le Goncourt, le Renaudot, le Femina et le Médicis.
Sur les quatre listes, François-Henri Désérable était présent dans 100% des cas (il a toutes les chances de gagner au Loto), Kaouther Adimi dans 75% des mêmes cas, comme Olivier Guez, Philippe Jaenada. Monica Sabolo était à 25%, comme Jean-Luc Coatalem, Pauline Dreyfus, Philippe Lacoche, Hervé Le Tellier, Daniel Rondeau, Justine Augier et Jean-René Van der Plaetsen (ces deux derniers pour le Renaudot de l'essai). 17 noms, donc, dont bien sûr aucun premier roman - pourquoi tenter l'audace quand on a tellement envie de confort? (Vous me direz qu'au Goncourt non plus, il n'y a pas de premier roman, alors que la rentrée proposait quelques cas intéressants.)
Si quelqu'un a dit à ces lecteurs du dimanche que 390 romans français étaient publiés à la rentrée et qu'ils avaient le droit d'en ouvrir d'autres que ceux avec lesquels tous les autres jurys font leurs sélections, ils ne sont pas nombreux à l'avoir entendu. Et à être allé voir, au hasard des meilleures lectures que j'ai faites jusqu'ici, du côté de Thomas Vinau (sélectionné au Wepler quand même), Sébastien Spitzer, Victor Pouchet ou Gaëlle Nohant (trop populaire? vous allez encore faire râler Gérard Collard, qui aura beau jeu de dénoncer l'élitisme parisien). Par exemple.
Bref, vous la voulez quand même, cette liste, alors que je vous ai déjà énuméré tous les auteurs qui s'y trouvaient? La voici, presque tout de suite. Elle est destinée à se réduire le 25 octobre avec l'annonce de la deuxième sélection, et peut-être à se limiter au nom du ou de la lauréat(e) le 8 novembre - je dis "peut-être", parce que Livres Hebdo annonce la proclamation à cette date, celle du Femina (et du Flore), alors que l'Interallié a l'habitude d'attendre que tout le monde ait fait ses choix pour les "corriger" (j'ai vu quelqu'un rire! suffit!), et que Actualitté, promet, le 8 novembre, une troisième sélection. Attendons voir.
  • Kaouther Adimi. Nos richesses (Seuil)
  • Justine Augier. De l’ardeur (Actes Sud)
  • Jean-Luc Coatalem. Mes pas vont ailleurs (Stock)
  • Kamel Daoud. Zabor (Actes Sud)
  • Jean-François Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Pauline Dreyfus. Le déjeuner des barricades (Grasset)
  • Nicolas d’Estienne d’Orves. La gloire des maudits (Albin Michel)
  • Arnaud de La Grange. Les vents noirs (Lattès)
  • Adrien Goetz. Villa Kerylos (Grasset)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • Philippe Lacoche. Le chemin des fugues (Rocher)
  • Hervé Le Tellier. Toutes les familles heureuses (J.-C. Lattès)
  • Daniel Rondeau. Mécaniques du chaos (Grasset)
  • Monica Sabolo. Summer (J.-C. Lattès)
  • Romain Slocombe. L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski (Robert Laffont)
  • Jean-René Van der Plaetsen. La nostalgie de l’honneur (Grasset)
P.-S. Les amateurs de chiffres, parmi vous, auront noté que les écrivains présents sur 25% des premières sélections de quatre prix littéraires sont passés à 40% de cinq. De la même manière, les 75% deviennent 80% et seul François-Henri Désérable, malgré, j'en suis sûr, son envie de mlieux faire, est resté bloqué à 100%. Les cinq nouveaux venus se contentent donc de 20%.

Le Prix Sade, les yeux ouverts

Samedi, c'était le Prix Sade, tout dans le regard cette année au moins pour la principale récompense. Elle va en effet à l'ouvrage de Gay Talese paru il y a presque un an au Sous-sol, Le motel du voyeur. Je ne l'ai pas lu, ce n'est pas l'envie qui m'en manquait, à sa parution. Je vais bientôt avoir l'occasion de me rattraper puisqu'il est réédité au format de poche dans un mois, chez Points dont je vous confie la page de La Gazette qui y est consacrée. Cela vous donnera peut-être envie aussi...


Par ailleurs, je crois que c'est inédit (ceci dit sans véritable certitude), un Prix Sade du premier roman est allé à Raphaël Aimery pour Pornarina (Denoël).
Tout ceci, et davantage, dans la page des prix littéraires 2017.

dimanche 17 septembre 2017

Les débuts de Georges Perec

On peut rêver aux textes que Georges Perec aurait pu donner s’il n’était mort en 1982, à 46 ans seulement. Mais les faits sont là et seule la publication posthume de 53 jours, roman inachevé, avait pu laisser entrevoir ce qui nous manquera.
En guise de consolation, on se retrouve avec les premiers écrits de Perec, non publiés, dont les manuscrits avaient été égarés avant d’être, par bonheur, retrouvés. Il y a cinq ans, Le Condottière, refusé en 1960 par les éditeurs qui l’avaient lu, ressurgissait. Aujourd’hui, on remonte encore un peu le temps puisque L’attentat de Sarajevo a été écrit en 1957. Et refusé aussi, par Jean Paris au Seuil et par Maurice Nadeau, qui sera l’éditeur des Choses. Il était temps de l’exhumer, peu avant Perec en Pléiade.
Pour autant, Claude Burgelin, qui préface cette édition, s’enthousiasme moins que Jacques Lederer en 1958. Celui-ci, reprenant la lecture du manuscrit, écrivait à Perec : « C’est vraiment, sans flatterie, un petit chef-d’œuvre, qui possède cet « aplomb » dont je t’ai parlé une fois, cette domination de l’œuvre d’art sur celui qui lit. » Le préfacier place la barre moins haut que le chef-d’œuvre, même petit, et il a raison, comme il a raison d’insister sur l’importance de ce « premier chapitre de l’itinéraire de Georges Perec ».
On a l’impression, en lisant L’attentat de Sarajevo, que Perec s’est lancé à lui-même un défi susceptible d’infléchir tout son travail à venir : se prouver qu’il était capable d’écrire un roman. Il l’a fait vite, semble-t-il, ce dont certaines pages souffrent. Mais il l’a fait. Et, sans aboutir à un résultat inoubliable, ce n’est pas non plus indigne.
En 1956, Perec a publié, dans Les Lettres nouvelles, une note de lecture sur le roman du Yougoslave Ivo Andrić, Il est un pont sur la Drina. Il fréquente des intellectuels et des artistes yougoslaves. Il est étudiant en Histoire, même s’il n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, très assidu. Il a rencontré Milka, la maîtresse d’un peintre yougoslave, et elle ne le laisse pas indifférent. C’est assez pour le décider à partir pour Belgrade, dans l’espoir de séduire cette femme.
Tout cela est le terreau qui fermente à toute allure et fournit la matière de L’attentat de Sarajevo. Le narrateur emprunte assez précisément le parcours de l’auteur jusque dans son intention première : conquérir, en Yougoslavie, le cœur et surtout le corps de Mila, maîtresse de Branko. Celui-ci est marié, l’idée consiste à réunir Branko, sa femme et sa maîtresse, et à convaincre l’épouse d’assassiner sa concurrente. Un attentat, en somme.
Mais l’étudiant n’a pas oublié les leçons du passé. « C’était tout de même de chose que de venir à Sarajevo pour commettre un attentat. Il y eut des précédents sans doute. » Ou encore : « à Sarajevo, il arrive que les choses ne se passent pas toujours comme on pourrait le désirer, et que les plus petites actions aient des conséquences bouleversantes. On a eu des exemples. »
Sans s’extasier devant un roman que Perec ne s’interdisait pas de reprendre plus tard, on s’amuse quand même beaucoup de le voir tirer des fils entre le réel et la fiction.

jeudi 14 septembre 2017

Prix Femina : 15 + 13 = 28

La première sélection du Prix Femina est arrivée, on commence à voir plus clair dans la foire d'empoigne de la rentrée littéraire et des prix qui suivent. François-Henri Désérable plaît partout (et tout le monde a raison), Véronique Olmi et Alice Zeniter restent dans la course malgré les prix qu'elles viennent de recevoir, Gallimard place trois titres dans la sélection de romans français (j'y compte celui de Verticales), Albin Michel et Flammarion, deux chacun, le reste se disperse et c'est très bien ainsi, peut-être un jour pourra-t-on se passer de tenir ces comptes-là. Avant d'en arriver là, on note (discrètement) que Gallimard et Albin Michel sont les seuls éditeurs à être cités deux fois du côté des traductions. D'autres que moi feront des analyses plus fines, ou plus globales en fonction de l'appartenance à un groupe, mais calmons-nous. Prochain épisode, pour le Femina, le 4 octobre, troisième sélection le 17, avant l'épilogue le 8 novembre.

Romans français
  • Jakuta Alikavazovic. L'avancée de la nuit (L'Olivier)
  • Jean-Baptiste Andrea. Ma reine (L'Iconoclaste)
  • Arno Bertina. Des châteaux qui brûlent (Verticales)
  • Yves Bichet. Indocile (Mercure de France)
  • Miguel Bonnefoy. Sucre noir (Rivages)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Brigitte Giraud. Un loup pour l'homme (Flammarion)
  • Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne (Gallimard)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • Michel Le Bris. Kong (Grasset)
  • Charif Madjalani. L'empereur à pied (Seuil)
  • Véronique Olmi. Bakhita (Albin Michel)
  • Patricia Reznikov. Le songe du photographe (Albin Michel)
  • Eric Vuillard. L'ordre du jour (Actes Sud)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)

Romans étrangers
  • Margaret Atwood. C'est le coeur qui lâche en dernier (Robert Laffont)
  • Britt Bennett. Le coeur battant de nos mères (Autrement)
  • Paolo Cognetti. Les huit montagnes (Stock)
  • Eivind Hofstad Evjemo. Vous n'êtes pas venus au monde pour rester seuls (Grasset)
  • Karl Geary. Vera (Rivages)
  • Tessa Hadley. Le passé (Bourgois)
  • Anna Hope. La salle de bal (Gallimard)
  • Karl Ove Knausgaard. Aux confins du monde (Denoël)
  • Francesco Pecorao. La vie en temps de paix (Lattès)
  • Christoph Ransmayr. Cox ou la course du temps (Albin Michel)
  • Inge Schilperoord. La tanche (Belfond)
  • Colson Whitehead. Underground Railroad (Albin Michel)
  • John Edgar Wideman. Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till (Gallimard)



France-Culture-Télérama, Flore, littérature américaine, une ration de sélections

Jusqu'à l'indigestion? Pour certains observateurs et lecteurs, peut-être. Entre hier et aujourd'hui, si l'on ajoute les travaux incomplets du jury Médicis, le point sur les prix littéraires 2017 a singulièrement gonflé. D'autant que je ne me suis pas attardé, faute d'avoir lu l'ouvrage récompensé, sur Bakhita, de Véronique Olmi, Prix du roman de la Fnac hier. Ni sur, avant-hier et pour les mêmes raisons, sur L'enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, Prix du meilleur roman des lecteurs Points. Et, puisque la première sélection du Prix Femina tarde à venir, je m'arrête pour l'instant à la série déjà copieuse qui suit.

Ouvrons donc cette série de listes par celle du Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama, cinq titres dont un seul que je n'ai pas lu (mais il est dans mon programme de lectures), ça compense un peu. C'est aussi le signe que la sélection est, somme toute, très prévisible - bien que de qualité, le pire n'étant pas toujours sûr même quand il n'y a pas de surprises. On a le temps de s'y préparer, je ne sais pas quand il est attribué et, de toute manière, le jury n'est pas encore constitué.
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Lola Lafon. Mercy, Mary, Patty (Actes Sud)
  • Léonor de Récondo. Point cardinal (Sabine Wespieser)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Chantal Thomas. Souvenirs de la marée basse (Seuil)


A l'opposé, voici les frondeurs du Prix de Flore, avec le goût de la fête et des fouilles en eaux peu fréquentées. L'inattendu y est plutôt la règle et, en attendant la deuxième sélection (le 12 octobre), la première ne propose, comme roman ayant déjà retenu l'attention d'autres jurys, que celui d'Eva Ionesco. Un premier roman, par ailleurs.
  • Pierre Ducrozet. L’invention des corps (Actes Sud)
  • David Dufresne. New Moon (Seuil)
  • Patrick Eudeline. Les Panthères grises (La Martinière)
  • Clovis Goux. La disparition de Karen Carpenter (Actes Sud)
  • Eva Ionesco. Innocence (Grasset)
  • Ann Scott. Cortex (Stock)
  • Marion Vernoux, Mobile home (L’Olivier)
  • Lisa Vignoli. Parlez-moi encore de lui (Stock)
  • Zarca. Paname Underground (Goutte d’Or)

Le Grand Prix de littérature américaine, qui sera attribué le 9 novembre et qui donnera une deuxième sélection de trois titres seulement dans l'intervalle (le 5 octobre), a sélectionné huit titres. Il est prématuré d'annoncer quels sont les trois qui resteront en lice mais, en ce qui me concerne, le jury peut conserver les romans de Christian Kiefer - je l'ai lu et il est excellent - et de Nathan Hill - c'est celui qui me tente le plus dans les sept autres. Je leur laisse volontiers choisir le troisième finaliste.
  • Vivian Gornick. Attachement féroce (Rivages), traduit par Laetitia Devaux
  • Baird Harper. Demain sans toi (Grasset), traduit par Brice Matthieussent
  • Nathan Hill. Les fantômes du vieux pays (Gallimard), traduit par Mathilde Bach
  • Kristopher Jansma. New York Odyssée (Rue Fromentin), traduit par Sophie Troff
  • Christian Kiefer. Les animaux (Albin Michel), traduit par Marina Boraso
  • Ron Rash. Par le vent pleuré (Seuil), traduit par Isabelle Reinharez
  • Richard Russo. A malin malin et demi (Quai Voltaire), traduit par Jean Esch
  • David Vann. L’obscure clarté de l’air (Gallmeister), traduit par Laura Derajinski


La première sélection du Médicis

Le jury du Prix Médicis fournit, c'est une habitude, le résultat de son premier tour de table assez tardivement. Venus de la nuit, voici donc les titres dont il sera question lors des prochaines réunions, le 26 septembre pour la deuxième sélection, le 30 octobre pour la troisième et enfin le 9 novembre pour la proclamation du prix. Il y aura, la prochaine fois, promis, des romans étrangers, dans lesquels le jury, incomplet pour le premier rendez-vous, n'a pas encore fait ses choix. On aura peut-être doit en même temps à la première sélection dans les essais.
En attendant, on se contente de ces 14 titres, trois chez Gallimard et au Seuil, deux chez Grasset, un à l'Olivier, chez Sabine Wespieser, Flammarion, Minuit, Philippe Rey et au Mercure de France.

Roman français
  • Jakuta Alikavazovic. L’avancée de la nuit (L’Olivier)
  • Kaouther Adimi. Nos richesses (Seuil)
  • Delphine Coulin. Une fille dans la jungle (Grasset)
  • Louis-Philippe Dalembert. Avant que les ombres s’effacent (Sabine Wespieser)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Arthur Dreyfus. Sans Véronique (Gallimard)
  • Brigitte Giraud. Un loup pour l’homme (Flammarion)
  • Anne Godard. Une chance folle (Minuit)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Mahir Guven. Grand frère (Philippe Rey)
  • Yannick Haenel. Tiens ferme la couronne (Gallimard)
  • Christophe Honoré. Ton père (Mercure de France)
  • David Lopez. Fief (Seuil)
  • Chantal Thomas. Souvenirs de la marée basse (Seuil)



mercredi 13 septembre 2017

« Millénium », un coup de mou

J’avais zappé le quatrième volume de Millénium, vous savez, ce moment si décrié par beaucoup de fidèles à Stieg Larsson où David Lagercrantz avait repris la main et les personnages originaux, le journaliste obstiné Mikael Blomkvist et l’intrigante hackeuse Lisbeth Salander. Mon intérêt pour le foot étant moyen-moyen, pour le dire sans offusquer les supporteurs du PSG, son livre écrit avec Zlatan Ibrahimovic n’avait pas détourné un seul instant mon regard de textes qui m’attiraient bien davantage, et je n’avais donc aucun avis sur les moyens littéraires du successeur.
(Je note, au passage, que les éditeurs de La fille qui rendait coup pour coup, cinquième volume de Millénium paru à grand bruit la semaine dernière, n’ont pas cru nécessaire, dans la courte notice biographique consacrée à David Lagercrantz, de rappeler l’existence de son passage sur les terrains ronds de ballons gonflés comme les montants des transferts de joueurs.)
Bref, cette fois, je me suis laissé conduire par le tintamarre et, si je ne sais plus pourquoi je n’avais pas lu le quatrième Millénium (d’autres urgences, probablement), je sais pourquoi il est peu probable que je lise le sixième quand il sortira.
Entendons-nous bien : La fille qui rendait coup pour coup n’est pas un thriller indigne, cela se traverse sans déplaisir aucun, malgré quelques lourdeurs dans les démonstrations annexes aux enquêtes en cours. Il faut bien expliquer, certes, ce que sont les thèmes creusés ici, en particulier la gémellité et les expériences menées, à une certaine époque, en Suède, selon des méthodes descendant en ligne oblique de celles de Josef Mengele (je dis ça, je ne dis rien, mais je viens aussi de lire La disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez, c’est un autre genre, bien sûr, mais c’est aussi plus passionnant). Quelques raccourcis auraient malgré tout été bienvenus.
La fille qui rendait coup pour coup est même, je le reconnais volontiers, un montage assez réussi entre un sujet fort, un récit construit impeccablement et des personnages connus qui ne laissent pas indifférent le lecteur que je suis. Mais enfin, cela sent la fabrication et la sueur qui a accompagné celle-ci. Là où Stieg Larsson avait largué, comme on se débarrasse d’un colis encombrant dont on a nourri longtemps le contenu, trois bombes qu’il lui était aussi impossible de ne pas concevoir que de ne pas lâcher, David Lagercrantz usine à petits gestes précis une œuvre à la moindre puissance explosive. Dans la catégorie des romans interchangeables, il tient sa place honnêtement. Je ne dirai pas qu’il s’impose comme un écrivain indispensable. Beaucoup moins, en tout cas, que Stieg Larsson chez qui la nécessité et l’urgence donnaient le sentiment qu’il était nécessaire de l’accompagner.
Je vais donc laisser David Lagercrantz poursuivre sa route en compagnie, je l’imagine aisément, de nombreux lecteurs. Mais sans moi.

lundi 11 septembre 2017

L’homme qui avait inventé sa vie

Jusqu’où un homme est-il capable de mentir sur sa vie et comment un écrivain, s’emparant de la vérité et du mensonge, peut-il concevoir un livre qui ne soit pas un roman tout en reposant, pour l’essentiel, sur une fiction construite par le personnage lui-même ? Javier Cercas commence par cet avertissement : « Je ne voulais pas écrire ce livre. » Puisqu’il est là malgré tout, il a fallu que l’idée chemine jusqu’à son aboutissement à travers les difficultés.
Le personnage existe : Enric Marco, né en Espagne en 1921, qui, jusqu’en 2005, passait pour un survivant des camps nazis. Il était devenu président de l’Amicale de Mauthausen, il avait été un syndicaliste en vue – et apprécié. Un historien, révélant l’imposture sur laquelle reposait l’essentiel de sa notoriété, a fait de cet homme un proscrit, un salaud : il n’a été dans un camp nazi que bien après la guerre, comme visiteur, et tout ce qu’il racontait dans ses nombreuses conférences reposait sur ses lectures.
Comme d’autres, parmi lesquels Claudio Magris ou Vargas Llosa, Javier Cercas a éprouvé une certaine fascination, mêlée de répulsion, pour Enric Marco. Celui-ci étant toujours vivant, il l’a rencontré longuement, avec l’intention de le placer face à ses mensonges et d’éclaircir l’invention de cette vie romanesque à travers un roman sans fiction, à la manière de Truman Capote ou d’Emmanuel Carrère, qu’il cite comme des modèles.
Roublard génial, voire professionnel, embobineur ou emberlificoteur hors pair, sacré charlatan, diplômé ès création et usage de la confusion, fabulateur exceptionnel, comédien prodigieux, séducteur et menteur, il n’y a jamais trop de mots pour décrire la manière dont Enric Marco manipule certains éléments de la vérité afin d’en faire le socle de sa gloire. Gloire, dira-t-il souvent, dont il ne tire d’autre profit que le bien collectif. Car, s’il n’avait pas été là pour le faire, qui aurait parlé aux Espagnols des camps de la mort de la Seconde Guerre mondiale ?
Souvent irrité par le bonhomme, Javier Cercas multiplie les précautions. Citant le récit qu’Enric Marco fait de sa vie, l’écrivain glisse immédiatement : « ou il dit que », car le doute est présent à chaque instant. Et tout n’est pas vérifiable…
L’imposteur est la biographie d’un homme trop parfait pour être vrai. Et la confrontation du biographe avec son sujet, en vue de faire avouer à celui-ci quelques-unes des libertés qu’il a prises avec les faits. Jusqu’à, parfois, le faire craquer : laissez-moi au moins cela, dit en substance Enric Marco quand il se rend compte qu’il ne restera plus rien de son personnage après que Javier Cercas en aura démonté toutes les tricheries.
L’imposteur est le roman possible d’un sujet impossible, une réflexion sur le vrai et le faux autant que sur l’art de la fiction, une formidable plongée au cœur du travail littéraire. Et le plus beau livre que nous avons lu depuis un certain temps.

dimanche 10 septembre 2017

14-18, Albert Londres : «Lebedeff, vous me plaisez, mais vous êtes un peu fou.»



Le patriote russe Lebedeff

Le gérant du ministère de la Marine russe, M. Lebedeff, qui vient de donner sa démission pour se consacrer à la formation de corps de volontaires, en accord avec le généralissime Korniloff, est une figure des plus intéressantes. Notre collaborateur Albert Londres a connu M. Lebedeff à Salonique, alors qu’il était lieutenant de la légion étrangère ; il évoque pour nous dans cet article quelques souvenirs de ce patriote qui aideront peut-être à comprendre l’âme de la nouvelle Russie dirigeante.

Un soir, à Salonique, un ami me présenta un lieutenant, il portait l’uniforme français et la croix de guerre. Son nom, comme toujours, se perdit dans les moustaches de l’introducteur, je n’en dis pas moins :
— Enchanté.
Et l’on s’assit.
On parla. L’officier français à la croix de guerre s’exprimait parfaitement dans notre langue mais avait un accent affecté. Comme je m’en étonnais.
— Notre ami est Russe, reprit l’introducteur.
— Alors, dis-je, répétez-moi le nom, car j’étais distrait.
L’officier à la croix de guerre se représenta lui-même :
— Lebedeff.
On alla dîner ensemble.
Lebedeff était jeunes, les yeux troublants. Où qu’il fût, il donnait l’impression d’être ailleurs, il semblait vivre d’une autre vie que de celle qu’il vivait. On devint tout de suite camarades.
— Vous êtes Français, me disait-il avait envie. Ah ! la France, mon ami !
Et, dévoilant son caractère mystérieux, sans transition il ajoutait :
— Moi, je vivais en Italie.
On dînait. Il se mit à parler bizarrement. Il sautait d’un sujet léger aux grands problèmes sociaux. Et ces problèmes il les traitait avec une fantaisie déroutante.
Cependant, parfois, un mot profond perçait. Ce mot s’échappait d’une telle atmosphère que, malgré sa justesse, il fallait le peser plusieurs fois en dedans de soi pour constater qu’il n’était pas faux.
Je le revis. Une nuit il me prit par le bras et tout le long de l’avenue de la Reine-Olga m’accompagna trois kilomètres.
— Vous avez fait la guerre russo-japonaise, lui dis-je ?
— Oui.
— D’une façon épatante, même !
Et comme s’il répondait directement à ma question, du même ton il répliqua :
— L’avenir est un haut fourneau, il est bien difficile de savoir ce qui s’y cuit. Et pourtant, je m’en doute.
— Lebedeff, lui dis-je, vous me plaisez, mais vous êtes un peu fou.
— Non, mon ami, mais votre folie à vous, Français, remonte à plus d’un siècle, elle est devenue depuis de la sagesse ; la nôtre est jeune, et un enfant ne sait pas toujours se modérer en société.
— Pourquoi viviez-vous en Italie, Lebedeff ?
— Je suis révolutionnaire. On ne vous l’a pas dit ?
— Vous étiez un révolutionnaire actif ?
Lebedeff, de son accent mignard, détourna la conversation. Il avouait bien qu’il était révolutionnaire, mais ne consentait pas à découvrir ni comment, ni pourquoi, ni avec qui. On eût dit qu’il se retranchait derrière un secret professionnel. Entre sa révolution et le monde il avait fait tomber un rideau de fer. Ce n’était ni par pudeur, ni par calcul qu’il ne se lançait pas sur ses projets de chambardement du monde, c’était par passion intérieure. Ça le dévorait, il ne pensait qu’à cela, ses regards, ses silences ne faisaient que le crier, il ne l’avouait jamais.
C’est par lui que j’entendis pour la première fois prononcer le nom de Kerensky.
C’était un autre soir, car Lebedeff n’aimait pas se coucher de bonne heure. Il marchait longtemps sous le clair de lune d’Orient.
— Eh bien ! vos amis vous donnent-ils des nouvelles de la Russie ?
— Je n’en ai pas besoin. Je sais.
— Que savez-vous ?
— Ce que vous autres, trop vieux, vous ne savez pas. Il y a des forces qui ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe et qui éclateront.
— Vous avez des hommes prêts à des rôles en Russie ?
— Kerensky.
Je n’avais pas parfaitement saisi le nom.
— Kerensky.
Comme s’il en avait trop dit, il se remit à parler de la guerre.
— L’Allemagne, déclara-t-il dans un de ses apartés mystérieux, c’est l’obstacle à tout.
Puis, un matin, il vint à moi :
— Venez m’offrir quelque chose, je m’en vais.
— Où allez-vous ?
— En Russie.
— Pas vrai ?
— Si. Je viens même de prendre congé du général Sarrail…
— Reviendrez-vous ?
— Je vais revoir l’Italie, la France, dans un mois je serai à Petrograd.
— Vous n’êtes donc plus révolutionnaire ?
Il ne répondit rien. Il savait. C’était quarante jours avant le grand soir.

Le Petit Journal, 8 septembre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

samedi 9 septembre 2017

Prix Wepler-Fondation La Poste, vraiment différent?



Le Prix Wepler-Fondation La Poste a livré sa sélection pour 2017 - la tradition veut qu'elle ne change pas jusqu'à la proclamation du prix et de la mention spéciale qui l'accompagnera le 13 novembre.
Le Prix Wepler-Fondation La Poste revendique sa différence dans le communiqué de presse qui accompagne la sélection:
Pour cette 20e édition du Prix Wepler-Fondation La Poste, nous récidivons dans notre action en pérennisant ce qui nous a différencié de bien d’autres prix: le renouvellement intégral du jury, sa mixité de lecteurs et de professionnels, son indépendance, son engagement et son exigence visionnaire qui explore sans limite aucune les territoires de la création romanesque, en prenant le risque d’une langue neuve.Nous tenterons encore cette année de mettre en valeur une diversité incomparable d’auteurs et d’éditeurs dont nous espérons contribuer à l’émergence dans l’histoire contemporaine de la littérature.
Beau programme. Mais est-il tenu quand quatre des treize ouvrages sélectionnés sont publiés chez Gallimard, serait-ce dans des départements qui mettent en avant un nom de collection (Continents noirs) ou d'éditeur (L'Arbalète, Verticales)? Certes, il y a indépendance éditoriale, un peu comme chez P.O.L., invité aussi au banquet mais, économiquement, filiale du descendant de la N.R.F. Il n'empêche que le tropisme Gallimard a frappé très fort: le roman couronné l'an dernier, Histoire du lion Personne, de Stéphane Audeguy, est, au dos de l'affiche du prix, dans le rappel des épisodes précédents, attribué aussi à Gallimard, alors qu'il a été publié au Seuil!
Il est vrai que Verdier (mais avec un habitué des sélections, sous un de ses pseudonymes), l'Antilope, le Cherche midi, Corti et même Alma entrent peu souvent dans le jeu. Autre caractéristique, près de la moitié des ouvrages sélectionnés (six sur treize) sont des premiers romans. Pas de quoi, pourtant, révolutionner le paysage des prix littéraires. Voici la sélection.
  • Michèle Audin. Comme une rivière bleue, Paris 1871 (Gallimard, L’Arbalète)
  • Joël Baqué. La fonte des glaces (P.O.L.)
  • Lutz Bassmann. Black Village (Verdier)
  • Jean-François Billeter. Une rencontre à Pékin/Une autre Aurélia (Allia)
  • Yves Flank. Transport (L’Antilope)
  • Anne Godard. Une chance folle (Minuit)
  • Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne (Gallimard)
  • Jimmy Lévy. Petites reines (Le Cherche midi)
  • Julie Mazzieri. La Bosco (Corti)
  • Ariane Monnier. Le presbytère (Lattès)
  • Gaël Octavia. La fin de Mame baby (Gallimard, Continents noirs)
  • Guillaume Poix. Les fils conducteurs (Gallimard, Verticales)
  • Thomas Vinau. Le camp des autres (Alma)