vendredi 20 octobre 2017

Marcel Sel, Prix Saga Café

Le Prix Saga Café, huitième du nom, récompense un premier roman belge. Il a été remis ce matin à Marcel Sel, pour Rosa.
Voici un livre qu’on ouvre avec circonspection. Une prudence inquiète précède sa lecture, en raison de son auteur. Marcel Sel est bien connu pour ce qu’il écrit, sur un autre terrain : le chroniqueur puise surtout ses sujets dans la politique. Qu’a-t-il besoin de se lancer dans le roman ? A-t-il éprouvé le besoin d’être reconnu comme un véritable écrivain ? Alors que la circonspection, la prudence et l’inquiétude poussent déjà à imaginer qu’il aurait mieux fait d’en rester à sa manière habituelle.
Marcel Sel a dû anticiper ces réflexions, car la première ligne arrive :
« Tu vas écrire un roman, qu’il m’a dit. C’était un ordre. »
C’est, en raison de ce qui a été dit, un début qui tue.
Ou qui sauve.
Ne faisons pas durer le suspense : la deuxième option est la bonne.
Le narrateur, salarié par son père sans exigence d’un travail en échange, se voit comme un écrivain manqué. Et soudain contraint de le devenir vraiment quand Le Père, comme il l’appelle, modifie sans prévenir les règles du jeu : maintenant, il sera payé à la page. Trente euros la page, sans chicaner sur le volume de texte, comme Le Fils le constate lors de sa deuxième livraison en agrandissant les caractères.
La trouvaille n’est pas vraiment le rapport difficile entre père et fils, encore qu’elle prenne sa véritable dimension à la fin du livre. La trouvaille est le sujet du roman que le fils envoie par épisodes au père : la vérité sur sa famille, rien de moins, les errements d’un grand-père fasciste dans une Italie hésitant, pendant la guerre, sur l’attitude à adopter. Avec pour clef du roman les notes très complètes prises d’après un récit recueilli par l’écrivain en herbe quand il avait quatorze ans. L’héroïne de cette histoire vraie s’appelle Rosa, la femme sur qui personne ne connaît la vérité, sauf le fils. Décidé à en faire le feuilleton financé par son père.
Celui-ci lit-il les pages qu’il reçoit, ou se contente-t-il de les compter pour établir le montant à payer ? Se réserve-t-il le droit au mépris sans même savoir ce que son fils tente de lui envoyer au visage ?
Le récit à plusieurs étages s’enrichit de découvertes tardives, car la vérité, décidément, en des temps troublés, n’est pas du genre à se laisser saisir sans résistance. Une partie du livre se passe ainsi à corriger ce qui avait été mis en place précédemment. Les idées s’obscurcissent avant de redevenir limpides.
Et le premier roman de Marcel Sel, bien plus ambitieux que le résultat d’une envie de changement de genre, finit par résonner en nous de tout ce qui n’avait pas été dit entre ses protagonistes. On le ferme en ayant oublié les questions préliminaires, mais chargé d’autres interrogations, plus fondamentales.

14-18, Albert Londres : «nous ne sommes plus fréquentables»



Où le Boche fut roulé

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Aux armées, 19 octobre.
Nous avons changé de caractère, nous ne sommes plus fréquentables. Jadis nous possédions encore des manières, on pouvait, sans crainte, nous présenter, nous savions nous tenir sur les champs de bataille, nous disions : « Messieurs les adversaires, tirez les premiers. » C’était l’époque de l’élégance. Aujourd’hui, j’en suis écœuré, nous nous conduisons comme des égoutiers.
Comment ! voilà les Allemands, ces nobles guerriers qui se donnent un mal de chien pour monter une attaque, qui pendant deux mois, dépensent de l’argent, des forces, de la ruse, qui font venir de Berlin, en plein été, c’est-à-dire sous un soleil pouvant leur occasionner une congestion, d’illustres et honorables savants ayant des lumières spéciales sur les gaz et nous, nous, autrefois gens d’allure, sans égard pour l’effort donné, sans déférence pour ces dieux de laboratoire, nous, alors que tout paraît au point, nous, des Français, nous leur saccageons leur échafaudage !

C’était en août…

Mais je vous conte l’histoire. Il faut que vous compreniez mon indignation : c’était en août dernier. L’Allemagne ayant pris son front pur entre ses doigts sans tache se sentit soudain illuminée : elle avait trouvé ! Ses sous-marins n’ayant pas réussi, elle en revenait à ses gaz. C’est par eux qu’elle nous aurait. Promenant son œil impérieux sur les lignes, elle l’arrêta à la butte de Souain. Notre tombe était choisie.
Elle releva ses manches et se mit à l’ouvrage. Ce qu’elle allait faire était d’envergure. Sur neuf kilomètres elle installa ses appareils, ses tuyauteries et tout son attirail d’usinier macabre ; cela posé, elle jeta un coup d’œil sur ses troupes. Elle les soignait depuis des mois, elles étaient à point, elle les amena. Il y avait trois divisions, dont la Bavaroise. À elle seule, la Bavaroise devait fournir douze équipes de troupes de tempête. Ces équipes avaient tellement répété qu’elles étaient la perfection mécanique même. Chacune comprenait : 1 officier, 3 sous-officiers, 16 hommes ordinaires, 1 mitrailleuse légère (5 hommes), 2 signaleurs, 7 mineurs et 2 gradés, 6 pionniers-gaziers, 6 grenadiers et 1 gradé, 2 brancardiers.

Une affaire de gaz bien montée

Rien ne clochait. C’était un modèle d’attaque. Trois de ces unités de tempête seraient accompagnées par une patrouille d’artillerie comprenant : téléphonistes, signaleurs optiques, hommes portant des pigeons. Devaient suivre en outre cent cinquante costauds portant six minenwerfer, puis douze équipes de butin et douze de destructions faites, chacune, d’un officier et de trente-deux braves. Trois échelons d’avant-trains pour l’enlèvement de nos canons étaient prêts aussi. Ces échelons comprenaient quatre attelages à six chevaux, des pionniers, des ustensiles de terrassement, des explosifs. Ce qu’ils ne pourraient pas emporter, ils le feraient sauter.
Tout était réglé à se mettre à genoux devant. Leur plan d’empoisonnement établi par leurs illustres chimistes était implacable. L’émission des gaz confiée à six compagnies serait intense et durerait quinze minutes, montre en main. Sitôt la nappe étendue, sous l’appui des minens et de l’artillerie dont les obus (à gaz toujours) asphyxieraient nos pièces, les stosstrupps dévaleraient sur nos positions, briseraient les reins de ceux qui ne seraient pas empoisonnés, atteindraient les objectifs et assureraient la sécurité des gens de butin et de destruction. C’était le grand jeu. Une section d’artillerie de campagne était mobilisée dans chaque secteur de régiment pour le soutien immédiat des hommes-tempêtes. L’artillerie de la division se tenait prête aux tirs de barrage. Les avions, les coureurs, les téléphonistes, les signaleurs optiques, les pigeons, les fusées lumineuses, les T.S.F. étaient là, frémissants. Frémissants aussi les hommes de tempête et les honorables savants allemands, car selon le terme authentique de l’ordre, les savants anxieux, derrière le front, attendaient leur « moisson d’été ». Ces hommes de tempête avaient la consigne formelle de ramener immédiatement dans les lignes allemandes des Français intoxiqués par les gaz. Ces Herren Doktoren avaient hâte d’étudier.

Un beau fiasco

La nuit, la grande nuit des nobles combats à l’allemande arriva. C’était celle du 16 au 17 août. Mais le 16 au matin, alors qu’il mettait la dernière finesse à son entreprise, un froid courut dans le dos du Boche. Nos canons sur Verdun commençaient leur danse. Le poison à la main, il s’arrêta, écouta. Le canon valsait bien, la nuit il valsait mieux encore. Le Boche comprit, laissa là son crime, courut affolé derrière le Mort-Homme, 304, le Talou. Il avait préparé le gaz et nous le bec.

Le Petit Journal, 20 octobre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

jeudi 19 octobre 2017

Jean-Luc Coatalem, Prix de la langue française

Donné à Brive, créé d'ailleurs par la ville en 1986, le 10 novembre prochain à l'ouverture de la Foire du Livre, le Prix de la langue française va cette année à Jean-Luc Coatalem. En pensant, probablement, à son livre le plus récent, Mes pas vont ailleurs (Stock), dont je vous parlais brièvement ici au moment où la Bibliothèque malgache sortait simultanément deux ouvrages numériques liés au sujet choisi par l'écrivain: Victor Segalen. Mais il ne s'agit pas, avec ce prix, de saluer seulement une publication. Toute une oeuvre est placée dans la lumière. Retour justifié, donc, sur quelques ouvrages précédents.

Un jour, Louis Noël, dit Bouk, orphelin parrainé par le grand-père de Lucas, est parti. Né près d’Angkor, arrivé dans la famille bien que s’en tenant toujours à l’écart, à l’abri derrière les pages économiques du Figaro, il était la touche exotique qui ancrait l’histoire commune dans un ailleurs mythique. Des intérêts commerciaux avaient forgé les premiers liens, puis  ceux-ci avaient débordé du cadre matériel.
Beaucoup plus tard, devenu journaliste – comme Jean-Luc Coatalem –, Lucas, le narrateur, part à la recherche de ce presque frère égaré dont la légende prétend qu’il est retourné sur le lieu de ses origines. Au Cambodge, le journaliste ne trouve que les ruines des temples, ce qu’il reste d’une ville dont des archéologues tentent de reconstituer le passé et des interrogations sur sa propre vie. En particulier sur l’étrange attirance suscitée par l’Asie. Ce qu’il appelle un tropisme asiatique. Traduit, dans son cas, par l’amour d’une jeune femme qui comprendra n’avoir pas été choisie pour elle-même mais comme représentation de quelque chose qui la dépasse. La quête de Bouk, dont le véritable nom, Attitya, prend progressivement le dessus, semble vouée à un échec qui précipite aussi la fin d’une liaison.
Mais, comme dans un récit initiatique, même si l’initiation est tardive, le temps passé à définir ce qu’on cherche est au moins aussi important que de le trouver. La tentative de relier le passé et le présent telle que la conduit Lucas est sa manière de remettre en place les éléments d’une vie dans laquelle les silences ont laissé des zones inexplorées.
Le dernier roi d’Angkor dessine la place d’un manque affectif creusé aussi par l’absence du père. Et dont le comblement est une vue de l’esprit conçue par un Blanc parfois renvoyé avec rudesse à des désirs trop occidentaux et non partagés. En parallèle, moins pour expliquer que pour éclairer, le romancier pose l’histoire d’Hergé et de Tchang, personnage du Lotus bleu inspiré par une amitié authentique.

Où situer Antipodia ? « Nulle part ou autre part », répondrait Albert Paulmier de Franville, gouverneur de l’île. Une île ? « Un rocher parmi les vagues. Un cratère effondré. » Supposons, pour les lecteurs soucieux de géographie, que nous sommes, comme l’explique le gouverneur, à l’est de l’archipel Crozet, sur une île découverte en 1772 par Marc-Joseph Marion-Dufresne et située approximativement sur la même longitude que les Kerguelen. C’est-à-dire assez loin vers le sud pour « bénéficier » d’un climat assez rude, de vents violents et d’une mer souvent grosse.
Pour plus de détails, imaginaires ou non, demandez à Jean-Luc Coatalem, grand voyageur et écrivain puisant son inspiration un peu partout dans le monde. Il en fournit d’abondance, histoire de rendre le lieu crédible.
Le gouverneur exerce son pouvoir sur un territoire ridicule. S’il est arrivé là, ce n’est bien entendu pas pour récompenser de bons et loyaux services mais plutôt pour l’éloigner du scandale provoqué par ses égarements. La population de l’île est exclusivement composée du « personnel technique » : le seul Jodic, en poste depuis presque quatre ans. Il est un peu le Vendredi du Robinson que représente le gouverneur. Aux deux hommes, il faut ajouter la faune marine, les oiseaux et les chèvres. Très importantes, les chèvres : leur troupeau, stratégique, est destiné à nourrir les éventuels rescapés d’un naufrage. On les compte et les recompte avec un grand sérieux approximatif. Car elles bougent et Jodic est devenu chasseur – à l’arc, pour rester silencieux.
La plupart du temps, les deux habitants d’Antipodia s’ennuient ferme. Jodic s’évade grâce à une herbe dont il a découvert les vertus hallucinogènes. Le gouverneur fait mine d’être celui dont tout dépend. Sa devise pourrait être cette phrase de Jean Cocteau : « Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Jusqu’au moment où même l’imitation du pouvoir dépasse son énergie en voie d’extinction. La solitude, même à deux, déborde les digues qui maintenaient encore Jodic et le gouverneur dans l’apparence de la civilisation – dont ils sont, à leur pauvre manière, les représentants. Mais ils n’ont pas de témoins pour leur donner l’impression que cela sert à quelque chose.
Aussi, quand Moïse, le bien nommé puisqu’il est sauvé des eaux, débarque sur la terre d’Antipodia, il n’est pour ses résidants qu’un intrus, et non un être humain à sauver. Les personnages principaux sont bousculés, plus que par les événements, par l’absence d’événements, usés par celle-ci et devenus incapable de réagir encore selon les règles qu’ils devraient respecter et faire respecter.
Jean-Luc Coatelem a réussi une saisissante réécriture d’un Robinson Crusoé influencé par la littérature contemporaine.

Les nouilles froides sont une spécialité culinaire de la Corée du Nord. Quand on en trouve. Le jour où cela se produit enfin, Jean-Luc Coatelem reste… perplexe. Comme devant tout ce qu’il a vu, d’ailleurs. Le voyage dans ce pays très fermé (le dire n’est rien) est réduit à un programme suivi avec rigueur par un guide lui-même surveillé par un autre guide, le chauffeur étant peut-être le surveillant des deux…
Il a fallu, d’abord, se faire passer pour quelqu’un d’autre : un agent en charge d’une hypothétique clientèle touristique, explorant les « charmes » d’un pays où tout ce qu’il y aurait à voir est caché, où tout ce qui est caché pourrait être intéressant – mais on n’en saura rien, sinon à l’occasion d’une autre déception : la visite au pas de charge d’un musée qui n’était pas au programme et dont les collections se limitent à des portraits de la dynastie au pouvoir depuis 1945. Ces portraits sont partout. Partout où le Leader Maximo local, un des trois Kim, a mis le pied, le lieu est devenu objet de vénération, des albums photos rappellent la visite historique. On ne s’étonnera pas de constater qu’elle a eu lieu partout.
L’an dernier, Charly Delwart avait publié Citoyen Park, un étonnant roman décrivant un pays imaginaire mais très semblable à la Corée du Nord. Jean-Luc Coatalem le rejoint quand il se trouve face à la réalité : « la propagande avait fait plier ce peuple sorti d’une boîte grand format de Lego. Au point de plonger la RPDC dans une fiction vraie. Fiction dont les héritiers continuent, aujourd’hui, à rédiger les chapitres. »
Le voyageur, accompagné d’un ami qui n’avait à peu près jamais quitté la France et s’était d’un coup décidé à visiter un pays lointain à tous points de vue, s’étonne autant de la pauvreté du pays que de la pauvreté de ce qu’il propose aux touristes. A la longue, il se fatigue de s’étonner. Il doit faire des courbettes devant une statue ou une momie, déposer des fleurs, se contenter de portions minuscules aux repas, dormir dans des hôtels qui semblent avoir été ouverts seulement pour son compagnon et lui. Mais il refuse de plonger dans un bain de boue froide, malgré les bienfaits promis. Et n’en pense pas moins…
Le tourisme a ses limites, clairement dessinées ici. Heureusement, Jean-Luc Coatalem est aussi capable de s’inventer d’autres mondes, comme il l’avait fait dans Le gouverneur d’Antipodia.

14-18, Albert Londres : «Il escaladait le ciel.»



L’Aile Brisée… Guynemer !

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Compiègne, 18 octobre.
Dans sa ville natale

C’était dans l’église où, quand il était petit, il allait le dimanche. Tout autour, une heure avant la cérémonie, Compiègne en entier était là. Il y avait les vieux avec la croix de 70 et la médaille militaire, les jeunes encore à l’école, les dames et les demoiselles. Vieux, jeunes, dames l’avaient vu souvent passer, les demoiselles peut-être, chacune en secret, l’avaient déjà élu comme le leur, toute la ville était là : on allait prier pour Guynemer.
Il faisait beau et le jour semblait férié. Les hommes avaient mis leur chapeau de forme et les femmes leurs vêtements réservés. Si toute la France eût été avertie, si elle eût pu tenir dans Compiègne, toute la France aurait eu la même attitude. C’est à son enfant qu’on allait dire une messe.
Mais Compiègne représenta la Patrie.
Sa mère aujourd’hui est là, sa sœur aussi, son père aussi. Toutes en crêpe, la mère et la fille traversent la foule. Le père est devant. Généraux, officiers, soldats, l’armée est présente, toute l’armée mêlée aux enfants, aux femmes, aux vétérans. La mère et la fille sont droites, le père l’est aussi. Il est des douleurs qu’il faut porter aussi haut qu’était haut celui qui les provoqua. L’église est comble ; les fidèles par les trois portes prolongent l’assistance sur la place et les deux rues. L’évêque de Beauvais, mitre en tête, s’avance dans le chœur.

Les « Cigognes »

Des chefs occupent les premiers rangs. Il est bon qu’ils soient là. Ils attestent que, en même temps que les membres, le cerveau de la guerre est en deuil. Mais ce que l’on voit dans cette église, dans cette église où Guynemer s’asseyait quand il était jeune ce n’est pas cela, ce n’est pas non plus la foule citadine c’est deux rangs seulement : à gauche, celui de la mère, de la sœur, du père ; à droite, celui de cinq aviateurs. Ce sont ses frères de l’escadrille des « Cigognes ». Ce sont ceux qui l’ont vu débuter, monter et disparaître.
Mais deux béquilles au milieu de la foule frappent soudain les dalles. Celui qui vient chercher place à ce service funèbre et qui pour avoir trop volé rampe aujourd’hui sur ces morceaux de bois, c’est un de ses rivaux, c’est Heurteaux. Jeune, blond, ferme, Heurteaux, avec ses vingt-cinq Boches culbutés dans les airs, est la torche vivante qu'il fallait au service mortuaire de Guynemer. Heurteaux s’assoit. L’évêque monte en chaire.
— Considère, Israël, ceux qui sont morts pour toi, dans les hauteurs, criblés de blessures…
C’est ainsi qu’il commence. La famille, toujours droite, regarde celui qui parle de leur fils.
— Il a choisi son arme et devint le plus grand héros de France…
Heurteaux, qui s’y connaît, inclina la tête comme pour dire : oui…
— Il escaladait le ciel et y projetait la lumière sur nous et le feu sur les ennemis…
Toute la nef et les bas-côtés se levèrent.
— De temps en temps, entre deux victoires, venant sur Compiègne, de son aile il effleurait sa ville…

Un bruit de moteur

À cette seconde, un bruit de moteur traversa la voûte. Le frisson gagna les corps, et les larmes les yeux. Un de ses frères, par une de ces devinations qui ne tiennent plus du sol, à l’instant même où l’on évoquait son passage, en sa mémoire, passait sur son église. Il passa trois fois et trois fois les assistants tremblèrent…

Le Petit Journal, 19 octobre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

mercredi 18 octobre 2017

La mort d'Hervé Prudon

Hervé Prudon est mort et ça ne lui va pas. Ça ne me plaît pas davantage mais, mon avis, tout le monde s'en moque - demandez à Jean-Patrick Manchette, romancier noir de sa génération bien plus tôt en allé...
Je l'avais lu bien avant d'écrire des articles ici ou là. Quand j'ai écrit des articles, j'ai continué à le lire. Il en reste ceci, que je dresse devant vous pour qu'on se souvienne de la sincérité parfois brutale de l'écrivain qu'il était.

Hervé Prudon est surtout connu comme auteur de polars, parmi lesquels Tarzan malade fait figure de référence. Il a aussi écrit d’autres livres qui, pour certains, donnent de lui une autre image. La femme du chercheur d’or, qui vient de paraître, n’a par exemple rien d’un polar. L’auteur, piètre Tarzan mais quand même malade, s’y met en scène dans une quête plus ou moins journalistique (plutôt moins que plus) des derniers orpailleurs de France.
Disons-le tout net, puisqu’il ne s’en cache pas, l’or en soi ne l’intéresse guère et le choix de ce sujet ne s’est imposé à lui que pour des raisons très privées : « J’ai épousé la fille d’un chercheur d’or, dont le livre paru il y a vingt ans a relancé l’orpaillage en France. Jean-Claude Le Faucheur est mort depuis. » La curiosité de Prudon ne s’est pas éteinte : « Je me suis demandé s’il restait des chercheurs d’or en France. Si j’avais épousé la fille d’un druide, j’aurais cherché des druides. »
Sans enthousiasme excessif, comme pour remplir un devoir familial, le voici donc paresseusement en route vers le Gard où il doit retrouver Janine, la deuxième femme de son beau-père. Après quelques détours autant géographiques qu’intérieurs, il arrive à pied-d’œuvre pour découvrir les motivations des chercheurs d’or. Ceux-ci ne rêvent plus guère de vivre grâce au produit de leurs tamisages. Une technique sophistiquée, et plus industrielle que l’image traditionnelle des pieds dans l’eau, de filtrage de sable avec des tapis, donne une meilleure récolte que dans les rivières. Encore n’est-ce pas vraiment suffisant pour constituer des revenus confortables. Les paillettes d’or sont donc recyclées en bijoux fantaisie, voire redistribuées dans les endroits où se tiennent des stages d’orpailleurs. Car, le mythe de l’or étant une des choses les mieux partagées au monde, le produit de sa quête est moins rentable que l’organisation du rêve…
Cette découverte, et quelques autres, procureraient sans doute bien des désillusions à un auteur qui serait parti la foi chevillée au corps. Hervé Prudon, lui, s’en moque. Il se contente de nous livrer, en chapitres brefs, les fruits de son voyage, de noter que tout le monde, ou presque, est bouddhiste ou a l’air de l’être, roule ses cigarettes, picole sec, vit dans un monde à côté du monde, sans y accorder d’importance. Sauf Janine, la gagnante, celle qui a gardé les pieds sur terre et reste peut-être le dernier vrai chercheur d’or, mais si peu dans les rivières…
Et puis, Prudon parle de lui autant que des autres, insuffle à son écriture une ironie vivifiante, et on partage avec un vif plaisir l’histoire de son enquête sans objet véritable.

J’ai 3 ans et pas toi (1999), Ouarzazate et mourir (réédition, 1999)
Hervé Prudon est d’abord connu comme auteur de roman noir, l’actualité éditoriale, nous y reviendrons, nous le rappelle d’ailleurs. Mais sa production la plus abondante reste, au jour d’aujourd’hui, celle de livres signés par d’autres. « Plusieurs occasions ont fait le larron, et j’ai été nègre, il y a une dizaine d’années, dans le genre autobiographique, parfois pour des personnes qui n’avaient rien à dire ni écrire », reconnaît-il dans sa préface. Alors, pour une fois, il fait le nègre pour une noble cause : écrire les Mémoires de Juliette, trois ans et qui n’en a pas, de mémoire.
Le livre est un curieux monologue à deux voix. Comme dans tous les souvenirs écrits par un nègre qui respecte son travail, il est écrit à la première personne. Mais, dans un habile jeu entre celle qui est censée parler et celui qui rédige sans que l’aide la première, il y a parfois des moments de révolte chez le personnage. Quand le nègre a tendance à tomber dans le jeu de mots, un de ses péchés mignons, par exemple. Et Papa, quelquefois, est saoul, ou il est triste… Allez comprendre cela, vous ! Forcément, quand on part du postulat : je ne me souviens de rien, alors je vais vite tout raconter avant d’oublier, comment voulez-vous que cela ne tourne pas à la fantaisie ?
J’ai 3 ans et pas toi. Na ! a-t-on envie d’ajouter, parce que le livre est plein de pieds de nez, d’histoires d’enfant pour lesquelles Hervé Prudon a sans doute dû puiser dans son antémémoire, et beaucoup observer. Il y a même des choses très graves, aux yeux d’un enfant de trois ans – trente-six mois plus neuf, pour être précis. Heureusement Léopold, le grand frère, est là pour remettre les choses en place, Léopold dit c’est pas grave alors c’est pas grave. D’ailleurs, c’est pas gravé dans la mémoire. C’est pire, petite Juliette : c’est écrit dans ton autobiographie non autorisée…
Est-ce pour le contraste ? On réédite Ouarzazate et mourir, soit le Poulpe en version Prudon. Le héros croit perdre Cheryl, sa coiffeuse bien-aimée, et manque en perdre la tête, jusqu’à devenir cynique et tourner presque tueur. Il voit Ouarzazate, mais ne meurt pas, bien sûr. Prudon ne pouvait pas faire ça aux auteurs qui avaient encore leurs aventures du Poulpe à écrire. Le personnage est terriblement désenchanté. Ailleurs, il n’est pas toujours joyeux-joyeux. Ici, il est franchement sinistre. Cela lui va bien, lui donne une certaine élégance à la Mamounia de Marrakech. Mais, rien à faire, il ne digère pas la mort de son vieil ami Tchang qui était devenu clochard et qu’on a retrouvé dans une chambre d’hôtel où il s’était envoyé en l’air, avec deux filles d’abord puis avec un revolver…
Il supporte encore moins sans doute ce qu’est devenu Leo, le troisième de la bande. C’était dans une autre vie, semble-t-il. Le Poulpe doit en posséder davantage qu’un chat. Celle-ci n’est pas la moins intéressante.

Banquise (réédition, 2009)
Hervé Prudon à ses débuts, avec son troisième roman publié en 1980. Un implacable rouleau de malheur qui compresse tout sur son passage dans la banlieue de Sainte-Mouise-sur-Dèche. Une écriture qui tourbillonne, virevolte, se brise, comme une danse désespérée. Des personnages au bord d’eux-mêmes, prêt à s’expulser de leur vie. Ou à en expulser d’autres, si besoin. Banquise est un festival de noirceur emballé sur un rythme délirant. Jean-Patrick Manchette avait aimé. Nous aussi.

Prix Femina, on précise les choix

Cinq romans français, cinq étrangers, sept essais - c'est dans cette dernière catégorie qu'il est donc le plus difficile de retrancher des noms aux sélections précédentes, et cela promet de belles discussions à l'intérieur du jury pour le Prix Femina du 8 novembre.
Une particularité frappe dans la sélection des romans français: Alice Zeniter, qui était dans la première sélection avec L'art de perdre, avait disparu dans la deuxième, est de retour. Quant à savoir si cela signifie qu'elle est défendue avec force par assez de jurées pour l'emporter, ou au contraire qu'elle est violemment contestée et n'aurait donc aucune chance, c'est une autre affaire, dont je vous laisse juges...
Mon titre préféré, parmi les trois que j'ai lus, est Sucre noir, ce qui n'ajoute rien en faveur de Miguel Bonnefoy. Mon dernier choix est Bakhita, parce que le roman de Véronique Olmi m'est tombé des mains avant d'en avoir atteint la moitié. (Il fait donc partie des livres que je n'ai pas lus - l'autre, de Philippe Jaenada, continue à me tenter...)
Côté traductions et essais, je n'ai rien à ajouter aux listes que voici.

Romans français
  • Jean-Baptiste Andrea. Ma reine (L'Iconoclaste)
  • Miguel Bonnefoy. Sucre noir (Rivages)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • Véronique Olmi. Bakhita (Albin Michel)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion) de retour
Romans étrangers
  • Britt Bennett. Le coeur battant de nos mères (Autrement)
  • Paolo Cognetti. Les huit montagnes (Stock)
  • Anna Hope. La salle de bal (Gallimard)
  • Juan Gabriel Vasquez. Le corps des ruines (Seuil) pas présent dans la 1ère sélection
  • John Edgar Wideman. Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till (Gallimard)
Essais
  • Anne et Claire Berest. Gabriële (Stock)
  • Gérard Bonal. Des Américaines à Paris, 1850-1920 (Tallandier)
  • Jean-Luc Coatelem. Mes pas vont ailleurs (Stock)
  • Marie-Hélène Fraïssé. L’Eldorado polaire de Martin Frobischer (Albin Michel)
  • Françoise Héritier. Au gré des jours (Odile Jacob)
  • Henri Leclerc. La parole et l’action (Fayard)
  • Michel Winock. Décadence fin de siècle (Gallimard)

mardi 17 octobre 2017

14-18, Albert Londres : «Dunkerque est de toutes les fantaisies ennemies. »

Dunkerque héroïque

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Dunkerque, 12 octobre.
Par un sans-fil, les Allemands annonçaient au monde :
« Dunkerque n’est plus, notre dernier raid d’avions alluma un incendie à chaque coin de la ville qui flambe depuis deux jours. »
Le Journal de Genève reproduisit la nouvelle. Elle est fausse. Mais si vous voulez voir une eau-forte formidable, débarquez de nuit dans la cité de Jean Bart. Sous une obscurité totale, la ville entière essaye de ne pas surgir. Pas une pointe de lumière, pas un passant, pas un bruit. Son beffroi massif, parce qu’il ne le peut pas, a seul l’air de ne pas être accroupi. Elle abrite quarante mille âmes et elle est muette comme une pierre tombale. Et cela, à sept heures du soir, non à minuit. Tout meurt chez elle avec le dernier feu du jour.

Nos villes martyres

Nous avons en France trois sortes de villes, nos villes sur nos lignes et déjà tuées : Reims, Arras, Verdun ; nos villes proches du front et martyrisées : Bar-le-Duc, Châlons, Dunkerque, et nos villes de l’intérieur qui ignorent les transes. Ces dernières tiennent en pitié les premières ; Reims, Arras, Verdun, par leur grande mort, ont gagné de vivre dans la pensée. Ce n’est donc pas celles-là qu’aujourd’hui je signalerai aux cités tranquilles. Ce sont les secondes, ce sont leurs sœurs qui, près du Boche qui vient les flageller quand il pense, sont comme ficelées à un poteau. Parmi elles, Dunkerque est en tête. Dunkerque est de toutes les fantaisies ennemies. Une grosse pièce à quarante-trois kilomètres lui lâche du 380 sur ses monuments, des croiseurs, dont les équipages ne s’étaient pas encore révoltés, attirés par ses côtes, lui réservèrent quelques-uns de leurs échantillons, mais c’est encore les avions qui la préfèrent. Elle encaisse par terre, par mer et par ciel.
Septembre dernier fut dur pour elle.
Les gothas n’ont que trente kilomètres à couvrir pour la torturer. C’est le bombardement en pantoufles. Tranquilles, ils viennent par mer. La proie est si près de leurs hangars que souvent « ils remettent ça ». Quand la nuit leur semble heureuse, ils font la navette. Ils varient la mort qu’ils lancent…

Une cité sans vitres

Dunkerque vit là-dessous. Voyons comment. Ses carreaux sont brisés. On ne les remplace pas, ils seraient destinés à sauter une nuit prochaine. Quand on le fait c’est par des planches. L’inconvénient c’est qu’on n’a pas encore trouvé le bois transparent. Rien ne sépare plus les étalages de la rue ; non seulement, en passant, vous pouvez voir les chapeaux, les chaussures, mais vous pouvez juger de la qualité en touchant. Le restaurateur, le coiffeur vous serviront en plein air. Toutes les façades des maisons et l’église et le beffroi seront aspergés d’éclats. L’église et le beffroi doivent leurs blessures à une auto qui s’enflamma. Le Boche crut qu’il avait mis dans le mille et s’acharna sur l’incendie. Ce n’était qu’une voiture, les habitants sont trempés. Sous l’exemple de Terquem, leur maire, ils ne s’affolent pas. Ils préfèrent évidemment les jours de pluie et de vent, ils savent qu’alors ils ne seront pas réveillés, mais quand il fait beau, tant pis !

La sirène dans l’ombre

Dans les appartements, un épais voile noir recouvre les ampoules électriques. La lumière ne doit plus se répandre, elle n’est tolérée à l’intérieur qu’autant qu’elle ne fera qu’un petit rond sur le plancher. Vous mangerez et travaillerez dans ce rond. Et si vous êtes un des hommes heureux pour qui le sommeil est facile, vous vous endormirez. Mais vous ne mènerez pas votre bonheur jusqu’au matin. En pleine nuit, il sera coupé. Des beuglements sinistres vous en tireront : la sirène. Ceux qui attendent ce signal pour habiter les caves se lèveront ; les autres attendront, essayeront de redormir, un nouveau beuglement les en empêchera. Il sera par exemple trois heures. Dans son lit, on attendra. Est-ce que la maison va se fendre par le trois quarts ? Est-ce que le toit va s’écraser sur vous ? La sirène beuglera toujours. Rien pourtant n’arrivera. C’étaient des gothas qui revenaient d’Angleterre – à vide.
Ce qui compense c’est de penser qu’en Bochie, il est des villes aussi où les carreaux sont cassés, où les restaurants sont en plein air, où les gens sont dans les caves, où tout est noir, où beugle la sirène. Tuile pour tuile, ardoise pour ardoise.

Le Petit Journal, 17 octobre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 16 octobre 2017

14-18, Albert Londres : «La jeunesse française aura toujours du panache.»



Dix bombes lâchées de nouveau sur Essen
Le récit du « Vengeur »

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Épernay, 15 octobre.
Nos villes du front que les avions boches viennent martyriser ont trouvé de beaux vengeurs. Francfort, Trèves, Stuttgart ont payé pour elles, cela on le sait. Ce que l’on ignorait encore aujourd’hui, c’est qu’Essen, une seconde fois, a payé aussi.
C’est une lettre de l’aviateur qui nous l’apprend. L’aviateur, forcé d’atterrir en Suisse, est interné dans ce pays. Parti avec ses camarades pour bombarder Francfort, il a trouvé chemin faisant que le temps était beau et, de lui-même, s’est confié la mission de pousser jusqu’à Essen. La jeunesse française aura toujours du panache. Laissons-le parler lui-même. Nous ne pourrions rien ajouter qui soit plus émouvant que son récit.
Voici la lettre que, de son exil, il vient d’adresser à son chef d’escadrille :

10 bombes lâchées

« J’étais parti de Nancy à 8 h. 45 avec … Pour l’aller, la route fut facile à suivre. Je passais par Thionville à 10 heures. À 10 h. 35, je voyais le Rhin, enfin, à 11 h. 40, je lâchais mes dix bombes sur Essen. J’étais à 3 000 mètres.
» Pour mon retour, la brume m’a gêné. N’ayant pu revoir le Rhin, alors je me suis décidé à marcher sud-ouest constamment pendant quatre heures, espérant me retrouver en France et atterrir au clair de lune, si je ne voyais pas Nancy. Je m’étais cependant méfié du vent annoncé sud-ouest ; je n’ose croire que ma boussole m’ait donné une fausse indication. À 3 h. 45, j’ai voulu atterrir. Je suis descendu à 500 mètres. Là, j’ai été pris par trois projecteurs et tiré par les canons antiaériens. Je me demande comment je n’ai pas été descendu ; je voyais les éclatements et mon avion bondissait dans les remous.

Atterrissage mouvementé

» Je suis remonté à 1 800 mètres, fuyant d’ouest-sud-ouest pendant quarante-cinq minutes. Voyant les montagnes, je me croyais dans les Vosges, région Altkirch. Après ces quarante-cinq minutes, mon moteur ayant quelques ratés, je me suis décidé à atterrir, me croyant en France. La brume de la vallée me gênait et je ne pouvais apprécier la distance. J’ai accroché un arbre ; perte de vitesse, capotage. L’appareil flambe, mais je m’en sors indemne. Je me dirige sur les lumières ; je vois une enseigne écrite en allemand, je me crois perdu. Il était cinq heures du matin. Je vois un paysan. Je lui demande : « France ou Alsace ? » – « Suisse ! » me répondit-il. J’avais atterri à quatre kilomètres des Boches. Je suis dans l’hôtel où était Gilbert ».
Ajoutons que, comme le Petit Journal l’a dit, ce vaillant aviateur est le sergent Luc Jardin.
Voilà un coup dont les Boches ne s’étaient pas vantés.

Le Petit Journal, 16 octobre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille