lundi 24 avril 2017

14-18, Albert Londres : «Le travail est secret, obscur et actif.»



Le plan de Dousmanis contre Sarrail

L’article que nos lecteurs vont lire nous était parvenu, il y a déjà deux mois. On verra que son intérêt et son actualité n’ont guère diminué. Pourquoi ne l’avons-nous pas publié plus tôt ?… C’est que alors la censure nous interdisait de faire connaître au pays des faits qu’on pouvait lire dans tous les journaux étrangers, alliés ou non, et où elle jugeait que ce peuple de France dont l’héroïsme au front et la belle tenue à l’arrière font l’admiration du monde ne pouvait pas apprendre sans trembler que le roi de Grèce et son gouvernement étaient de nos ennemis.

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Athènes, février.
L’état-major grec prépare la guerre contre nous.
Chaque jour sur les ruines mêmes que nous faisons de son plan, il élève un nouveau plan. Engagé à fond dans son attitude de collaborateur de l’Allemagne pour faire échec à l’armée d’Orient, il sait qu’il ne sauvera sa peau et sa réputation que si le projet dans lequel il est compromis s’accomplit et réussit. Pour savoir s’il réussira, il faut d’abord qu’il s’accomplisse. L’état-major grec st décidé à courir le risque de l’épreuve. La soumission aux intérêts de l’Entente le contraindrait à la faillite. Il préfère ne plus être que d’être ruiné.
Les hommes qui le composent font partie de cette élite qui, intellectuellement, est remarquable. Aux dons naturels des Grecs : la subtilité poussée jusqu’à la divination des faux-fuyants, s’ajoutent la science acquise dans les académies militaires de Paris ou à Berlin et les conseils et expériences qu’à leur réunion quotidienne apportent les officiers allemands et autrichiens collaborant avec eux.
Tenant dans le royaume la première place, au-dessus du roi qui n’est que son prisonnier, dominant tous les ministres qui passent ou passeront, nullement occupé des promesses que les diplomates peuvent nous faire, promesses qui risquent d’autant moins de les gêner qu’il dédaigne de les connaître, l’état-major, tenacement, travaille à son but.
Et son but le voici : mettre la Grèce en état de faire surgir, au moment choisi par l’Allemagne, une armée de 60 000 hommes tout équipée qui, moins troupes que bandits, se précipiteraient sur le flanc de Sarrail, non pour le battre, mais pour lui couper ses ravitaillements. Ils renouvelleraient, en bien plus grand, contre Salonique, le coup que les Bulgares essayèrent, en mars 1915, à Stroumitza. Ne pouvant être soldats, ils deviendraient comitadjis. C’est à cette transformation que le général Dousmanis consacre laborieusement sa valeur.

Le plan de Dousmanis

Tandis que les régiments réguliers, les canons, le matériel, sous le contrôle de nos officiers, après cent tergiversations sont lentement transportés dans le Péloponèse, Dousmanis organise et encadre les réserves en Thessalie et en Attique. Le travail est secret, obscur et actif. Dans chaque district, les réservistes adhérant au mouvement futur de l’état-major sont inscrits par liste. Des officiers de l’active et de la réserve, promeneurs innocents sous le ciel de Grèce, sont chefs d’une liste. L’officier connaît nom par nom ceux qui sont destinés à former sa compagnie, son bataillon ou son régiment. Ces soldats secrets n’ont pas quitté leur occupation du temps de paix : pêcheurs, loustros, paysans, marchands, chacun dans son veston de pékin ne peut présenter à nos contrôleurs que la figure innocente d’un paisible citoyen. Plus de 140 000 fusils, malgré tous nos ultimatums, persistant à demeurer introuvables pour nous, sont cachés par petits dépôts dans de nombreux recoins de ces provinces. Des dépôts plus considérables de vivres et de munitions, pratiqués sous terre, sont constitués le long de la voie ferrée Chalcis, Volo, Larissa. Enfin un dépôt central réunissant tous les approvisionnements enlevés depuis longtemps du Pirée forme le grenier de l’armée fantôme. Soldats, officiers, fusils, cartouches, nourriture, tout est en mains, prêt à se découvrir au coup de sifflet de l’Allemagne. À Athènes, l’organisation fonctionne par quartiers. Chaque officier possède également sa liste, et un cycliste, en trois heures, peut rassembler le troupeau. Mais Dousmanis a prévu plus loin : il a prévu la « remontée » du Péloponèse, des troupes régulières et des canons que nous y avons fait descendre. Le Péloponèse, direz-vous, une fois le pont de Corinthe sauté, c’est une île, comment les troupes en sortiront-elles ? Elles en sortiront par la terre ferme : des éboulements combleront le canal : les travaux de mine sont déjà amorcés.
Nous nous trouvons en face d’un plan impalpable et vertébré.
Que faire ? Le gouvernement grec nous a bien donné le droit de perquisition à l’improviste ; mais où ce droit peut-il nous conduire ? Tout au plus à découvrir le dépôt central de ravitaillement.
Quant aux autres ? Impossible. Nous ne pouvons tout de même pas nous mettre à fouiller la terre d’Athènes à Larissa, nous ne pouvons pas poster un soldat français derrière chaque réserviste complice. Quand le peuple, tout de même innocent de l’ambition de Dousmanis aura trop faim, donnons-lui de la farine, – de la farine que nous suivrons du bateau jusque dans sa bouche – et cela fait, sans faiblesse, sans hésitation, sans divergence, bouclons la Grèce.

Le Petit Journal, 23 avril 1917.


La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

samedi 22 avril 2017

The Man Booker International, version française

Les prix littéraires français? Tout le monde le dit, c'est magouilles et compagnie, copains et coquins se partagent le gâteau, laissent parfois tomber quelques miettes sous la table, ceux qui n'ont pas été conviés au banquet se précipitent alors avec l'espoir d'accéder brièvement au paradis des éditeurs et des écrivains...
Vous avez lu et entendu ça des centaines de fois. A une occasion sur deux environ, un commentaire ajoute: c'est tellement plus équilibré, plus objectif ailleurs, en Grande-Bretagne par exemple, avec les jurys tournants, l'absence de magouilles et compagnie.
Il en va des idées reçues comme de tout ce qu'on nous serine à longueur de temps: cela semble vrai... jusqu'au moment où on s'interroge sur la pertinence de ces affirmations.
Prenons donc, vous allez voir à quel point l'exemple est éloquent, la dernière sélection (la shortlist, comme ils disent) du Man Booker International, prix prestigieux réservé à des traductions en anglais de romans parus à l'origine dans d'autres langues. Six ouvrages sont sélectionnés, dont l'un semble introuvable en traduction française: Mirror, Shoulder, Signal, de la Danoise Dorthe Nors.
Restent cinq livres que l'édition française n'a pas manqués. Et dont la plupart ont dû échapper aux maisons coutumières des orgies automnales, suppose-t-on en raison de la vertu des prix littéraires anglo-saxons.
Sauf que non, pas du tout.

L'un est publié en français par Actes Sud, son éditeur original puisque Mathias Enard a écrit Boussole dans cette langue et a reçu, en 2015, le Goncourt, petite récompense entre amis délivrée dans une lointaine province française.
Un autre a été publié au Seuil et a été, depuis, réédité en poche (Points): Un cheval entre dans un bar, de David Grossman, traduit de l'israélien par Nicolas Weill.
Et puis, les trois autres (il est encore temps d'arrêter la lecture de cette note si vous avez décidé de vous accrocher aux idées reçues de son début) sont traduits en français chez... Gallimard, à qui on reproche si souvent de truster, pour des raisons très éloignées de jugements qualitatifs, et avec des moyens que l'on soupçonne être à la limite de la légalité, les prix littéraires parisiens.
Donc, la shortlist du Man Booker International compte aussi:
Judas, d'Amos Oz, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, paru en août dernier.
Toxique, de Samanta Schweblin, traduit de l'espagnol (Argentine) par Aurore Touya, à paraître la semaine prochaine.
Les invisibles, de Roy Jacobsen, traduit du norvégien par Alain Gnaedig, à paraître le 11 mai.
Les trois chez Gallimard, pardon, je me répète.
Les complotistes disent déjà, ou ne tarderont pas à dire que cette maison, pour laquelle le déménagement de la rue Sébastien Bottin à la rue Gaston Gallimard n'a pas pesé sur le budget, a proposé des contrats aux cinq jurés: Nick Barley (bien qu'il soit surtout le directeur d'un festival littéraire), Daniel Hahn (bien qu'il soit traducteur), Helen Mort (bien qu'elle soit poète, ce n'est après tout pas rédhibitoire), Eli Shafak (bien qu'elle soit traduite depuis peu chez Flammarion, qui appartient au même groupe, vous voyez bien qu'il y a un signe) et Chika Unigwe (ce qui serait une première traduction en français).
Les autres, j'en suis, iront plutôt voir du côté des livres. Je vous souhaite de faire la même chose, il y a plus de plaisir à prendre ce chemin. En attendant le 14 juin, date de la proclamation du lauréat ou de la lauréate.

lundi 17 avril 2017

"Solitudes", d'Edouard Estaunié, en édition numérique

Il y a eu plusieurs Solitudes, puisque la première publication du livre, en 1917, a été suivie de rééditions, dans des présentations allant du tirage de luxe au populaire précurseur du livre au format de poche qu’était la collection, plus grande que nos poches, « Le livre moderne illustré ». Quand celle-ci est parue, en 1924, Édouard Estaunié avait été, à la surprise presque générale, élu l’année précédente à l’Académie française alors que sa candidature avait été déposée au dernier moment.
Revenons au début, c’est-à-dire en 1917. L’auteur n’est pas un inconnu, il a reçu le prix Vie Heureuse, futur Femina, en 1908 pour La vie secrète. Ses ouvrages ne passent pas inaperçus et Solitudes, le 11 août 1917, bénéficie d’un entrefilet chaleureux dans Le Journal des débats politiques et littéraires :
Sous le titre : Solitudes, M. Édouard Estaunié publie trois nouvelles infiniment attachantes, où l’on retrouve les belles qualités d’exécution nette et de style sobre qui distinguent ses remarquables romans. Une complication psychologique très raffinée, mais toujours fondée sur la vérité et l’observation humaines, caractérisent ces trois récits de forte originalité et vraiment vivants de la vie de l’âme et de la vie des choses. Ils compteront parmi les meilleures productions de M. Estaunié.
Le 16 septembre 1917, l’ouvrage fait l’objet d’un article plus consistant signé Roland de Marès dans Les Annales politiques et littéraires.
Est-ce à proprement parler un roman ? Non, sans doute. C’est une étude de psychologie très fine portant sur les âmes qui s’isolent dans le monde et vivent totalement repliées sur elles-mêmes. Ibsen a dit que l’homme heureux est celui qui est le plus seul, ce qui constitue une formule impressionnante, dont tout le cœur humain contredit l’orgueilleuse âpreté. M. Estaunié étudie la solitude sous son véritable aspect moral.
[…]
M. Édouard Estaunié raconte simplement, sans éloquence factice dans la phrase ; il fouille les âmes en observateur scrupuleux ; il fixe d’un mot précis le caractère d’un geste ou d’une attitude ; il a l’intuition délicate des souffrances morales les plus subtiles. Son livre est un de ceux qui font méditer sur l’infinie misère de la nature humaine et il constitue par l’ensemble du ton et des développements littéraires une œuvre d’un charme mélancolique et pénétrant.
Il semble bien oublié aujourd’hui, Édouard Estaunié, malgré la réédition, l’an dernier, de L’infirme aux mains de lumière (Éditions Le Festin, préface d’Éric Dussert). Mais découvrir en 2017 un ouvrage paru cent ans plus tôt nous donne une proximité avec ce qui s’écrivait et se lisait cette année-là.

1,99 euros ou 6.000 ariary
ISBN 978-2-37363-057-2


Maurice Barrès
Les Déracinés

Edmond About
De Pontoise à Stamboul

Charles Géniaux
La passion d’Armelle Louanais

Paul Acker
Les exilés

Washington Irving
Kidd le pirate

Sainte-Beuve
De la littérature industrielle, suivi de Honoré de Balzac et la propriété intellectuelle

Manuel du plus que parfait arriviste littéraire

Henri de Régnier
Histoires incertaines

Jules Renard
Lettres à l’amie

Maurice Spronck
L’an 330 de la république

dimanche 16 avril 2017

"Les Déracinés", de Maurice Barrès, en édition numérique

Une passionnante chronique de Thomas Clerc dans Libération, le 24 février 2017, tire soudain la Bibliothèque malgache d’un côté où elle ne pensait pas aller. Dans ce texte, « Lire ses ennemis », il raconte comment il demandait à ses étudiants, qui ont à peu près tous lu au moins un livre d’Émile Zola, s’ils ont lu un livre de Maurice Barrès. Personne.
Il y a pire, d’une certaine manière : les livres de Barrès, y compris le plus connu d’entre eux, Les Déracinés, sont à peu près introuvables en librairie. On a fouillé aussi, le constat est identique. Tout juste si l’on rencontre, en cherchant bien, une réédition gratuite – et bourrée de coquilles – chez Gallica, la vitrine numérique de la BNF. (On ne parle pas ici des copies à l’identique de l’édition originale, car elle-même avait souffert d’une relecture hâtive.)
Or, insiste Thomas Clerc : « Il est toujours instructif de lire ses ennemis. » En voici un dont la pensée est à la source – non lue, non dite – d’une bonne partie de l’extrême droite française.
Cela mérite, pour le moins, d’être lu. Raison pour laquelle nous proposons aujourd’hui, à quelques jours en France du premier tour d’une élection présidentielle indécise, une version au moins lisible de ce roman.

2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-062-6

P.-S. La Bibliothèque malgache réédite aussi, dans la série littéraire, un recueil de trois nouvelles d'Edouard Estaunié, Solitudes. On vous le présentera demain.

samedi 15 avril 2017

Une campagne de pêche jusqu’au bout de soi-même

La pêche à la ligne, cadre favorable à la méditation, n’est pas le genre de Catherine Poulain. Son premier roman, Le grand marin, nous entraîne sur des mers secouées, du côté de l’Alaska, pour des campagnes de pêche à l’ancienne. La fatigue, la douleur, la peur règnent, avec quelques moments d’exaltation. Mais ceux-ci se produisent plus aisément sur terre qu’en bateau, quand par exemple les pêcheurs repeignent la ville en rouge. C’est-à-dire, pour l’exprimer crûment, vont se saouler la gueule.
Dans un contexte très masculin, Lili, femme menue mais aux mains puissantes et à l’esprit libre, fait tache. Elle veut pêcher pour échapper à la routine dans laquelle elle s’engourdissait en France. Elle n’a pas les papiers nécessaires, tout le monde n’est heureusement pas à cheval sur les règlements. Mais elle doit s’imposer parmi les marins-pêcheurs, sur les bateaux comme dans les bars, ce n’est pas gagné.
Catherine Poulain a dû vivre cette existence précaire, les mains blessées, le corps rompu, le sang des poissons giclant jusqu’au visage. L’expérience personnelle ne suffit certes pas pour écrire un roman qui emporte le lecteur dans les mêmes émotions. Il y faut quelque chose en plus, qu’on appellera le talent pour faire vite. Si Le grand marin nous fait vibrer au rythme des vagues et des prises, à celui des bières et du manque de sommeil, c’est parce que l’écrivaine impose, avec son entrée en littérature, un langage aussi âpre et heurté que ce dont elle nous parle. On entend les cris, on les reçoit comme des chuchotements…
Si le titre se rapporte à un homme – le grand marin s’appelle Jude, comme son père, comme son frère –, et non à l’activité qui occupe principalement Lili, c’est bien parce qu’une histoire d’amour fait surface. Mais peut-être va-t-elle se noyer, tant l’attirance réciproque sur laquelle elle se construit est minée par des désirs contradictoires.
Reste la question du pourquoi. Pourquoi s’engager avec autant de volonté dans une activité éreintante et dangereuse ? On trouve plusieurs réponses au fil des pages. Dont celle-ci, qui les résume au mieux : « Je veux m’épuiser encore et encore, que rien ne m’arrête plus, comme… comme une corde tendue, oui, et qui n’a pas le droit de se détendre, tendue au risque de se rompre. » On est très loin, en effet, de la pêche à la ligne, et plus proche de ce qui doit motiver des sportifs de l’extrême. Si étrangères au lecteur que soient ces aspirations, il les partagera volontiers le temps d’un livre.

vendredi 14 avril 2017

Anna n’est pas Anna, la fille de Brooklyn était de Harlem

Le nouveau roman de Guillaume Musso est en librairie depuis peu. Un appartement à Paris a provoqué une fièvre d’achats, digne du tirage de départ, 450 000 exemplaires. Un chiffre à la mesure d’un écrivain qui tient depuis quelques années la tête des meilleures ventes. La réédition en Pocket de La fille de Brooklyn, sorti l’an dernier, accompagnera le millésime 2017.
Guillaume Musso est un écrivain prudent, semblable à un alpiniste qui assure à chaque instant ses arrières et enfonce deux pitons là où un seul serait bien suffisant. Il n’avance donc qu’armé de citations puisées aux meilleures sources. Une en tête de chaque chapitre et d’autres dans le texte, avec références fournies en fin de volume, tous ses personnages ayant, quelle que soit leur profession, la manie des petites phrases. Elles leur servent de béquilles davantage que de pitons car, en matière d’alpinisme, leurs objectifs sont souvent limités à la compréhension de l’instant présent.
On l’accepte volontiers, ceci dit, pour le personnage principal de son nouveau roman, La fille de Brooklyn : Raphaël Barthélémy est lui-même écrivain et les mots, y compris ceux des autres, appartiennent à son domaine. C’est un peu plus étrange quand un flic à la retraite se livre au même exercice. Mais, après tout, les flics ont bien le droit de lire, dans la vie comme dans la fiction. Fiction que Raphaël vit pleinement, héros malheureux (longtemps malheureux, au moins) d’une histoire qui le dépasse complètement, qu’il semble avoir lui-même initiée cependant et dont il tente de comprendre les mécanismes comme s’il était en train de les inventer. Alors qu’il est manipulé dans des situations imprévisibles et que Guillaume Musso, son créateur, semble parfois se moquer de lui.
Raphaël est amoureux d’Anna, ils ne se connaissent que depuis six mois mais ils ont tous deux la certitude d’avoir trouvé le compagnon idéal et comptent se marier bientôt. Sinon que Raphaël, un peu inquiet d’ignorer le passé de sa future épouse, l’interroge avec tant d’insistance qu’après avoir tenté de préserver ses secrets, elle finit par lui mettre devant les yeux une photo de trois cadavres carbonisés en lui disant : « C’est moi qui ai fait ça. »
Le choc est brutal. Raphaël sort pour fuir la vision insupportable et les questions qui l’accompagnent, mais qu’il n’a pas pensé, sur le coup, à poser. Puis il revient. Anna n’est plus là. Ennuyeux, bien sûr, puisqu’il reste certain de leur amour partagé et s’en veut d’avoir mal réagi. Mais après tout, il suffit de retrouver Anna, de s’expliquer, et tout sera comme avant. Mieux qu’avant, même, puisqu’il n’y aura plus entre eux d’inquiétants secrets.
Raphaël va découvrir, et nous en même temps, des tiroirs cachés, des cadavres dans les placards, une autre identité à Anna, un drame qui a fait la une des journaux et où il était question de « la fille de Brooklyn ». Par paresse de journalistes puisqu’en réalité elle était de Harlem.
Guillaume Musso monte un thriller comme on applique le minimum syndical : à côté des pitons (ou des béquilles) ouvrant le chemin, il en pose d’autres pour susciter de fausses pistes et se garde bien de donner aux choses leur apparence réelle avant d’avoir levé quelques leurres. La mécanique est précise. Mais mécanique.
Avouons que La fille de Brooklyn se lirait sans déplaisir s’il ne s’y trouvait une surabondance de détails inutiles, les gestes de chaque protagoniste étant décrits comme s’il n’existait aucun raccourci possible. Après tout, peut-être le lecteur fan de Musso apprécie-t-il d’être pris par la main.
Pour les autres, il est possible d’apprécier, le temps d’un roman situé à une époque très proche de la nôtre, en septembre 2016, l’hypothèse d’un candidat républicain à la présidence des Etats-Unis qui ne serait pas Donald Trump. Et puis, patatras ! Mais vous verrez bien, si cela vous tente.

mardi 11 avril 2017

Colson Whitehead, le Pulitzer après le National Book Award

On vous a parlé ici de Colson Whitehead, à l'occasion du National Book Award, catégorie fiction, pour son roman The Underground Railroad. Le même ouvrage lui a valu, hier, le Prix Pulitzer pour la fiction. On commence à avoir vraiment hâte de lire cela qui commence, en V.O., par une phrase assez ouverte pour susciter l'envie:
The first time Caesar approched Cora about running north, she said no.
Le doublé de ces prix littéraires américains pour le même ouvrage est une circonstance assez exceptionnelle. Sauf omission, cela ne s'est produit que six fois depuis 1950, où Pulitzer et National Book Award ont commencé à coexister. La liste des lauréats ainsi couronnés par le Pulitzer et le National Book Award (on reste dans la fiction) est aussi brève qu'impressionnante. La voici, avec la date (ou les dates, National Book Award d'abord, Pulitzer ensuite) des prix:
  • William Faulkner. Parabole (1955)
  • Katherine Anne Porter. The Collected Stories (1966)
  • Bernard Malamud. L'homme de Kiev (The Fixer) (1967)
  • John Updike. Rabbit est riche (Rabbit is Rich) (1982)
  • Alice Walker. La couleur pourpre (The Color Purple) (1983)
  • Annie Proulx. Nœuds et dénouements (The Shipping News) (1993 et 1994)
Pas mal, non? Colson Whitehead est en belle compagnie.

lundi 10 avril 2017

14-18, Albert Londres : «La canonnade tonne un peu partout.»



La prise de la cote 1248

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Salonique, 26 mars.
(Retardée dans la transmission.)
Qu’au milieu de ses victoires la France n’oublie pas ses soldats lointains devant les villes, les villages et les habitants qui retournent à la patrie, la terre inconnue qu’enlève l’armée d’Orient ne pèse certainement pas lourd, mais que votre juste joie ne rende pas ingrate votre pensée. Sinon pour le sol, du moins ceux qui le gagnent, portez-vous un peu vers Salonique. Il est ici des Français qui, pendant qu’on reprend leur propre département, souffrent et signant pour arracher un kilomètre de Macédoine.
L’ennemi, inquiet de notre offensive, ameute toutes ses forces ; il a fait revenir des Turcs qui, à la nouvelle prise de Bagdad, s’étaient mis en route vers leur pays ; il a lancé des Allemands en contre-attaques continuelles et il a rassemblé encore plus de Bulgares. L’ennemi dont je parle est l’état-major allemand qui commande contre Salonique.
La pression que les Alliés firent depuis un an sur les Allemands en France compte dans la décision de leur retraite ; les coups que les Alliés d’Orient assènent sur les Balkaniques pèsent aussi sur leur résistance. Les Bulgares ne sont plus des conquérants mais des assiégés.
Nous avons commencé à l’ouest, un matin, entre les deux lacs Presba et Cakrida, nous avons fait tonner le canon, ils sont accourus trois jours après ; nous nous sommes élancés au-dessus de Monastir, nous avons enlevé la cote 1248, ils sont accourus. Comme ils sont plus nombreux, ils ont repris la cote, puis nous la leur avons reprise. Alors ils asphyxièrent et brûlèrent Monastir ; ils lui disaient leur adieu de barbares, aujourd’hui la canonnade tonne un peu partout.

Le Petit Journal, 10 avril 1917.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

vendredi 7 avril 2017

Prix Vialatte : Eric Vuillard fait sa Révolution

Le 14 juillet 1789 commence le 28 avril. Ou à une autre date, selon le point de vue, mais celui d’Eric Vuillard est convaincant. Cinq jours plus tôt, Jean-Baptiste Réveillon, « roi du papier peint », trouvant que ses ouvriers lui coûtent trop cher, car on en est déjà à calculer les coûts de revient sur des normes de la concurrence internationale, demande une baisse des salaires. Il pense, en tout cas il dit que les ouvriers seront bientôt plus riches que lui. En réalité, la France crève de faim, il y a eu des émeutes. Celle-ci commence et ne s’éteint que le 28 avril. On a crié « Mort aux riches ! », on a brûlé Réveillon et Henriot, fabricant de salpêtre qui avait lui aussi demandé une baisse des salaires – symboliquement, car on n’a brûlé que les mannequins qui les représentaient. On a pillé la riche maison de Réveillon, les gendarmes ont tiré, il y a eu trois cents morts, autant de blessés. « Et on raconte qu’à part celle du 10 août 1792, ce fut la journée la plus meurtrière de la Révolution. »
En quelques pages, le ton et la manière sont donnés : dix-huit chapitres brefs et denses se succèdent, dans une écriture emportée comme par la foule des émeutiers prêts à tout renverser sur leur passage. On passe ainsi de l’émeute à la Révolution, sous une pluie de papier qui, à la fin, tombe sur les badauds rassemblés près de la Bastille prise dans la journée : « On balança en l’air les archives de l’ordre, registres d’écrou, requêtes demeurées sans réponse, livres de comptes, que l’on vit planer, voleter, se poser sur les toits, dans la boue, sur les arbres, dans les fossés crasseux de la forteresse. »
Chaque chapitre est une miniature travaillée dans le détail. Les détails sont nombreux, des patronymes qui n’ont pas été retenus par la grande mémoire historique sont fournis, avec quelques éléments biographiques quand on les connaît – et, quand on ne les connaît pas, on le dit, tout simplement, mais la présence a été marquée individuellement, pas seulement dans le grand mouvement de masse. Le lecteur scrute ces miniatures et entre dans l’image, reconnaît untel, un autre, passés ici, puis à nouveau là-bas. Il n’y a pas d’anonymes, tous les personnages sont campés dans leur singularité. Eric Vuillard nous fait entrer dans la foule familière.
Ni journaliste, ni historien, ni tout à fait romancier, et pourtant tout cela à la fois, l’auteur a écrit une fresque qui aurait pu tout aussi bien s’étaler sur un millier de pages. La matière est là. Mais resserrée, condensée à un point qui rend inutiles les prolongements dont se seraient régalés les amateurs de bons gros romans historiques à la Dumas. Chaque phrase plonge le fer brûlant de l'exaltation populaire dans le cœur des hommes. Le résultat est une tragédie à hauteur d’œil, avec des temps forts et des moments de flottement pendant lesquels on ne comprend plus rien. Car la confusion règne quand l’Histoire s’écrit au présent, comme c’est le cas ici. Mais une confusion d’une force étonnante.

mercredi 5 avril 2017

Une disparition et ses conséquences

Après Au revoir là-haut, et avant de poursuivre sa grande fresque du 20e siècle, Pierre Lemaitre a éprouvé le besoin de souffler un peu et de revenir aux atmosphères noires de romans moins amples, plus proches de ce qu’il avait écrit avant son Goncourt, celui-ci attribué à un roman en effet très épais, et qui avait besoin de l’être pour restituer une époque ainsi que la complexité des personnages.
Trois jours et une vie possède les qualités de tension qu’on espère d’un bon thriller, en particulier dans sa première partie – les trois jours du titre, situés fin décembre 1999. Les conséquences des événements survenus ces jours-là sont mesurées une douzaine d’années plus tard, avant un épilogue inattendu en 2015.
Au point de départ, il s’agit d’une histoire de disparition. Un gamin n’est pas rentré chez lui, le petit Rémi Desmedt, en quête duquel se lance, dans les forêts qui entourent Beauval, toute la population, encadrée par les forces de l’ordre et les pompiers qui sondent aussi un petit lac. Mais les battues sont bientôt interrompues par la tempête, la pluie, les inondations, comme si une catastrophe ne pouvait arriver seule et que les éléments devaient s’en mêler aussi.
Antoine, douze ans, voisin de Rémi, observe tout cela en tremblant. Il est trop jeune pour participer aux recherches qui, cela le trouble, pourraient se diriger vers la cabane secrète qu’il a construite dans un arbre. De toute manière, il sait que ces journées apocalyptiques ont commencé avec la mort d’un chien, celui des Desmedt, précisément, qu’Antoine aime beaucoup et qu’il a vu achevé au fusil par son maître après avoir été écrasé par une voiture. Signe funeste. Mais piste à creuser : le conducteur de la voiture, qui n’est pas du coin, ne serait-il pas coupable aussi de l’enlèvement de Rémi ?
Le lecteur sait que l’hypothèse ne tient pas. Et Antoine le sait mieux encore que le lecteur. Il en souffre, il est poursuivi par le sentiment d’une fin aussi proche qu’inéluctable, les médicaments de sa mère lui permettront peut-être d’échapper à son destin…
Pierre Lemaitre est assez fin raconteur d’histoires pour savoir que l’intérêt d’un récit ne réside pas essentiellement dans l’anecdote. Celle-ci, tragique, a sa place dans la construction romanesque. Mais ce que vit Antoine dans la durée, comment il intègre à sa vie les inquiétudes nées de ces trois jours et comment elles continuent longtemps à peser sur ses actes, voilà le ressort principal d’un livre qui se traverse dans une fièvre de plus en plus intense, le temps qui passe renforçant les risques au lieu de les réduire.